L’Affaire du gang des barbares – Elsa Vigoureux : la banalité du Mal ?

Flambée d’actes antisémites, croix gammées sur les portraits de Simone Veil, les arbres dédiés à la mémoire d’Ilan Halimi sectionnés … Brecht avait vu juste : le ventre est toujours fécond d’où a surgi la bête immonde. Le souvenir du martyre enduré par Ilan Halimi est tout particulièrement significatif de ce racisme stupide, larvé, qui autorise toutes les dérives.

A ce titre, il convient de lire ou relire L’Affaire du gang des barbares d’Elsa Vigoureux.  Spécialiste des affaires criminelles, cette journaliste émérite a couvert le procès des tortionnaires du jeune homme pour le Nouvel Obs. Nous étions en 2009, et elle tire de cette expérience un ouvrage au scalpel où elle tente de comprendre comment on a pu en arriver à pareilles extrémités : comment une trentaine de gamins des cités, drivés par une petite frappe, ont-ils pu kidnapper, torturer et tuer ce gosse qui avait le même âge qu’eux ?

Et le livre de débuter sur cette citation très juste d’Hannah Arendt : « Comprendre ce qu’est l’atroce, ne pas nier son existence, affronter la réalité sans préjugés ». Une gageure devant pareil crime, qui a suscité l’effroi, déclenché la colère et durablement traumatisé les esprits. Avec méthode et pertinence, Vigoureux tente de mettre de l’ordre dans cette histoire rocambolesque, pour saisir les mécanismes qui ont engendré tant de violence et enclencher une nécessaire réflexion.

Tableau des protagonistes, datation, avec une plume exigeante et précise, l’enquêtrice retrace chaque étape de ce martyre en mettant en exergue la personnalité de la victime comme celle de ses bourreaux. Et là, en place de nazis fanatiques, on découvre des mômes sans éducation, des petits voyous de banlieue, un réseau de potes appâtés par l’argent, dépourvus de morale, pris en main par un voyou aux grands airs mais de faible intelligence, qui les manipulera sans vergogne, les menaçant au besoin pour qu’ils aillent au bout de ce cauchemar.

Antisémites ? Pas au sens premier et acharné du terme. Mais motivés par l’idée fortement ancrée qu’un juif est forcément riche et donc rançonnable à merci. Une fois cette équation mise en place, c’est la porte ouverte à toutes les dérives, que Vigoureux décrit avec autant de distance possible, pour ne pas sombrer dans un sensationnalisme inutile. Évacuant l’émotion qui nous saisit devant tant d’horreur, elle s’arrête sur chaque personnage de cette fable sordide et met en lumière des motivations qui s’enchevêtrent de manière inquiétante.

La façon dont tous atténueront leur participation, insistant sur la main mise de Yousoufa Fofana, le silence de la cité où tous étaient avertis de ce qui se passait, tout cela évoque à s’y méprendre l’irresponsabilité des sous-fifres hitlériens, qui obéissaient aveuglément aux ordres. La banalité du mal, actionnée de siècle en siècle par les rouages de la lâcheté et et de l’envie, sur un fond de racisme latent, qui n’en finit pas de ronger les consciences. On sort de ce récit anéanti, avec un sentiment de dénuement total, le sentiment effrayant que cela, aujourd’hui encore, arrive, et qu’à tout moment, on peut devenir le tortionnaire de quelqu’un dont on pointe du doigt les origines, la croyance, la sexualité …

Et plus si affinités

https://editions.flammarion.com/Catalogue/flammarion-enquete/l-affaire-du-gang-des-barbares

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