La Trilogie de la villégiature : La Comédie continue … avec Carlo Goldoni !

Alors figurez-vous qu’il n’y a pas que le confinement qui rend dingo. Il semblerait, si l’on en croit Carlo Goldoni, que la villégiature n’est guère plus saine. La preuve en trois pièces écrites dans les années 1761 par le grand auteur italien avant de devenir, deux siècles plus tard l’une des mises en scène les plus célèbres de la Comédie Française. Et pour cause, sur les planches, les meilleurs acteurs de la Grande Maison à savoir Pierre Dux, Jacques Eyser, François Beaulieu, Claude Giraud, Marcel Tristani, Yves Pignot, Gérard Giroudon, Jacques Sereys, Denise Gence, Françoise Seigner, Ludmila Mikael, Catherine Hiegel, Catherine Salviat, Bernadette Le Sache. Et pour les diriger, rien de moins que Giorgio Strehler.

Une dream team, un spectacle légendaire sais en images à l’Odéon par Pierre Badel pour Antenne 2 … et que la Comédie Française ressort de ses tiroirs pour le diffuser ce vendredi 19 avril dans le cadre de sa programmation La Comédie continue ! Comme quoi la quarantaine peut avoir du bon. Car ces quatre heures de folie pure vont vous ravir, vous faire rire, vous prendre au cœur. L’histoire ? Elle est toute simple, presque sans intérêt. Le riche et insouciant Filippo s’apprête à quitter Livourne pour sa résidence d’été, avec dans son sillage, sa fille, la très indépendante et capricieuse Giacinta, suivie de près par son prétendant, le dépensier et jaloux Léonardo. Auquel elle accorde sa main juste avant de monter en calèche.

Mais c’est sans compter avec la présence de Guglielmo qui part avec eux, et dont la gentillesse va faire fondre le cœur de la jeune femme. Une passion de vacances qui aboutira ? Au risque de fracasser la promesse d’union et le contrat qui fut signé ? De faire scandale dans cette société bourgeoise si fermée, si exigeante, si médisante ? C’est toute la question, et de légère, elle devient vite pesante. Insupportable. Une véritable souffrance pour ces jeunes gens qui vont soudainement grandir, perdre la blancheur éclatante de l’enfance pour le noir des responsabilités, des conventions. De toutes ces attirances fleuries dans la chaleur languide de l’été vénitien, Goldoni fait un fardeau en devenir, chacun s’aveuglant sur ses sentiments et ceux de l’être aimé.

Strehler se saisit de ce texte faussement léger, comique seulement en surface, et en fait ressortir la cruauté. Le masochisme. Ces personnages mêlés n’ont rien de héros tragiques aux grandes destinées. Ils se débattent avec leurs attirances, leurs interdits, leurs valeurs, leurs défauts, leurs vices. L’un dépense jusqu’à se ruiner, l’autre est une orgueilleuse, la troisième une coquette, tous se moquent, se raillent, avec méchanceté puisque oisifs et sans véritable centre d’intérêt. Leur folie rappelle celle des héros de Molière, Leurs élans contrariés évoquent ceux de Marivaux, leurs chassés croisés annoncent Feydeau, leur indolence préfigure Tchekhov.

Bien évidemment, Strehler perçoit ces filiations et les met en exergue avec subtilité, en les reliant avec les excès de la commedia dell’arte, dont le théâtre goldonien porte la trace. Ce qui nous vaut quelques morceaux de bravoure, crises de rire, et émotions navrées. Le tout dans un décor à géométrie variable qui prend vie grâce aux éclairages somptueux dont le maître était un expert et qui firent sa signature de spectacle en spectacle. Ce n’est donc pas à une leçon de théâtre qu’on assiste, mais à une synthèse dramaturgique, une harmonie parfaite entre la projection du metteur en scène, l’interprétation des acteurs, l’univers inventé pour accueillir la fiction et lui donner corps.

A la clé une réflexion sur l’humanité, ses travers, ses richesses. Et un pur moment de bonheur.

Et plus si affinités

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