La Flûte enchantée par Lydia Steier : Mozart ou le magicien d’Oz

© Salzburger Festspiele / Ruth Walz

Ah la grande question de la transmission des œuvres d’une époque à l’autre : elle vaut pour le théâtre comme pour l’opéra, impliquant le metteur en scène au premier chef. Comment appréhender un livret ultra exploité, une composition jouée des milliers de fois, en respectant l’ADN de la création tout en la rendant attractive et riche de sens pour un public jeune ? L’enjeu vaut pour La Flûte enchantée comme pour les autres grands titres de l’art lyrique, avec cette problématique supplémentaire de la signification philosophique de l’intrigue.

Avec la lecture qu’elle a délivrée lors de l’édition 2018 du festival de Salzbourg, Lydia Steier renoue avec cette profondeur, en explorant cet opéra comme le conte qu’il est, quitte à aménager l’intrigue et secouer une audience puriste. Tout commence donc dans un salon bourgeois de la Vienne de 1913 : en plein repas, le père se lève, quitte la maison, laissant la mère complètement folle de colère, les trois enfants totalement perdus, la maisonnée sans dessus dessous. Protecteur, le grand-père emmène ses trois petits-fils se coucher, et pour les calmer, leur raconter une histoire : celle de la Flûte enchantée.

Et le public de plonger dans l’imaginaire de ces gamins, qui oublient leur détresse en métamorphosant leur univers quotidien. Les trois servantes se transforment en dames de la nuit, le vendeur de volailles prête ses traits à Papageno, le soldat de plomb devient Tamino, le manège miniature s’anime pour planter l’univers dans lequel Sarastro, sorte de magicien d’Oz en haut de forme, dirige une troupe de clowns et de freaks où se croisent femme à barbe, grands tatoués, lanceurs de couteaux aux allures d’Edward aux mains d’argent et jongleuses à la Harley Queen.

Certes le cinéma est de la partie, les références ne manquant pas, avec au passage un petit clin d’oeil au fellinien Les Clowns comme à l’horrifique capitaine Spaulding de Rob Zombie ou à Maléfice de La Belle au bois dormant de Disney. L’Enfant et les sortilèges, L’Oiseau bleu, Alice au pays des merveilles, Peter Pan, Casse Noisette, Pinocchio, en propulsant les trois petits génies de l’opéra initial dans une existence en proie au trouble affectif et social, Steier rend hommage à toutes ces contes magnifiques, pourtant chargés d’enseignements graves sur l’existence et ses vicissitudes. Délaissés par le père, face à une mère hystérique, les trois gamins se réfugient dans l’imaginaire pour y trouver du réconfort, y préserver l’innocence de l’enfance … mais la violence du monde les y rattrapera.

La brutalité, la destruction, les massacres, la folie de deux conflits mondiaux, les voilà confrontés ainsi que Tamino et Pamina à ce tourbillon d’horreurs, qui dépassent leurs pires cauchemars. La séquence est d’autant plus saisissante que les images atroces se déroulent sur les accents superbes et pénétrés du divin Mozart, sur la scène d’un festival emblématique … dans un pays qui n’en finit pas de flirter avec l’extrême droite, à l’heure où les populismes les plus rétrogrades reviennent en force dans le monde entier. Le message est clair : il est temps de réécouter le message de Mozart, de cultiver notre paix intérieure, de distancer l’horreur humaine, de la détruire.

Incarné par Klaus Maria Brandauer, le personnage du conteur fait office d’initiateur, il est celui qui porte l’oralité à l’heure du cinéma muet, de l’émergence de la technologie. Écoutons les histoires, qu’elles soient lues, jouées ou chantées car elles portent la mémoire du monde, la clé d’une humanité meilleure. C’est ce message qui oriente la mise en scène de Steier ainsi que l’interprétation de la partition par le chef Constantinos Carydis ; les puristes n’apprécieront pas forcément, mais force est de constater que l’opéra s’en trouve rehaussé dans sa signification et sa modernité.

Et plus si affinités

https://www.salzburgerfestspiele.at/opera/zauberfloete-2018

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