June Events 2016 – THIS DUET THAT WE’VE ALREADY DONE (SO MANY TIMES) : Coupler les singularités

A l’occasion d’une des dernières soirées du Festival June Events, le chorégraphe et danseur québecois Frédérick Gravel, présentait une pièce jusqu’à ce jour inédite en France : This duet that we’ve already done (so many times). Un duo témoignant au-delà d’une certaine nonchalance et désinvolture, d’une extrême sensibilité.

Ils sont deux, un homme Frédérick Gravel, une femme Ellen Furey, à s’emparer du plateau vide ou presque. Seuls deux chaises, quelques verres et vêtements y figurent. Sans oublier un élément important de ce duo, le téléphone diffusant une savoureuse playlist, mêlant des musiques proches de celles des westerns à de la musique pop ou rock. This duet that we’ve already done (so many times), commence par une forme d’indifférence de ces deux êtres. Pourtant à l’entrée du public leurs regards se croisent, ils échangent quelques mots, quelques mouvements, vont saluer les personnes qu’ils connaissent, leur complicité est visible, évidente. Une complicité indispensable au vu de ce qui suivra.

C’est donc au départ dans une relative indifférence que les deux danseurs évoluent. Ils affirment une singularité dans leurs gestes, avec un air faussement détaché quant à l’autre. Levant ses bras dans des tensions-torsions pour finir poings levés, Ellen Furey pousse son corps dans des étirements créant d’improbables formes. Suite à cette partition, Frédérick Gravel entame quant à lui un solo à mi-chemin entre l’écuyer sur sa monture et le danseur flamenco. Les demis tours sont nets et précis, les bras et les jambes tranchent l’air dans un va et vient déterminé. Les tensions dansées de ces deux corps dévoilent une force et une puissance physique incroyable mettant à jour dans un même temps les failles émotionnelles qui les caractérisent. Frédérick Gravel ne joue pas avec le feu, il est le feu. Il triture les sentiments qui l’animent et les expose sans fausse pudeur.

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Ce duo est porteur de chair, de cœur, d’élans rompus, avortés, d’inexorables contacts, mais aussi d’explosions salutaires. Colère, révolte, déchirement, amour, joie, empathie, se télescopent. Sentiments et émotions mettent en mouvements les deux formidables interprètes, qui ne se lâchent finalement pas une seconde, quand bien même ils « la jouent solo ». Ce qui donne lieu à une inébranlable proximité mise en corps avec subtilité. On ne s’attend pas à quelques réactions que ce soit. Les corps ont l’air de se connaître mais que trop. Alors ils affirment leurs identités et vont chercher dans la multiplicité de celles-ci, les failles pour s’y engouffrer sincèrement. Les couleurs musicales choisies par Stéphane Boucher et Frédérick Gravel, et l’humour avec lequel le chorégraphe traite ce duo-duel, participent largement à sa réussite.

Le spectateur est sans cesse mis en haleine par la manière dont l’homme et la femme vont s’approcher, s’éloigner, s’ignorer ou se rentrer dedans. Dotés d’une incroyable physicalité, Frédérick Gravel et Ellen Furey vont chercher les limites, la chair, les formes de leurs corps. Ils éprouvent et s’éprouvent dans un même mouvement. Preuve en est, cette scène magnifique où torses nus, ils entrent tous deux dans une danse de chair. Leurs ventres, leurs poitrines, leurs poils, leurs peaux deviennent des éléments de contact, d’appréhension, d’empathie ou non de l’autre. Entre danse et combat, les corps virevoltent, se collent, s’épuisent. Jusqu’au bout de chaque chemin, ils cherchent ce qu’ils connaissent pour tendre vers ce qu’ils ne connaissent pas.

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Se redécouvrir chaque jour un peu plus. Ne pas refaire ce que l’on connaît déjà ou bien au contraire le reproduire pour le disséquer un peu plus et peut-être s’en étonner. Sensualité brute. Aucun artifice ne s’insert entre les deux danseurs. On est en lien direct avec ce qui se joue. Aucune esthétisation ne prendra le pas sur la rencontre maintes fois renouvelée de ces deux corps, de ces deux êtres. Baladé, transporté, le spectateur éprouve ces corps sans mesure. Et c’est aussi ce qui touche. Une forme de démesure à la manière des tragédies grecques permettant d’atteindre l’universalité. C’est parce qu’ils s’engagent sans retenue, avec instinct, que nous sommes émus, et parfois perturbés dans notre relatif confort. Frédérick Gravel avec This duet that we’ve already done (so many times), prouve encore s’il était nécessaire de le démontrer, sa formidable singularité. Déconstruisant les codes de la danse. Mettant en corps accidents et maladresses, il donne à la danse une intensité narrative tout à fait originale.

Chez le chorégraphe montréalais dont les pères et les pairs ne sont autres que Marie Chouinard, Edouard Lock, Paul-André Fortier, Louise Lecavalier, Daniel Léveillé et Dave Saint-Pierre (pour ne citer qu’eux), la danse est l’opportunité de mettre en lumière un quotidien mal-aimé. Électrisé, sonorisé, poétisé, sa nature se transforme et déborde des êtres jusqu’à les transcender. Les interprètes magnétiques, la poésie, l’humour et ces corps à corps insatiables font de cette pièce une belle aventure au cœur des émotions. Même si la totalité du festival June Events n’a pu être couverte par la rédaction, cette dixième édition fut une belle réussite et une belle ouverture sur les danses et ses champs possibles.

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur This duet that we’ve already done (so many times), suivez ces liens :

http://www.atelierdeparis.org/fr/frederick-gravel/duet-we-ve-already-done-so-many-times

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