Jonathan Pranlas-Descours & Christophe Béranger : danse au-dessous d’un nid de couteaux

Avec Donne-moi quelque chose qui ne meurt pas, Christophe Béranger et Jonathan Pranlas-Descours de la compagnie Sine Qua Non Art font le pari de danser sous un ciel de couteaux. Nouveau défi généreux et entraînant pour cette compagnie rochelaise qui au fil des créations ne cesse de célébrer la jubilation des corps dansants. Un entretien s’imposait, pour creuser notre approche de ce projet.

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À propos de Donne-moi quelque chose qui ne meurt pas, vous parlez « d’un certain désir de renouveau, dans la jubilation du corps dansant. » C’est à dire ?

Christophe Béranger (C) : Par rapport à nos précédentes créations nous sommes ici sur un registre différent. Il y a toujours cette dimension performative mais nous sommes bien plus dans le corps dansé. Nous souhaitions une pièce qui allie exigence et jubilation des corps ; une œuvre qui ne soit pas juste – sans heurter personne – dans la cérébralité ou dans le seul mouvement.

Jonathan Pranlas-Descours (J) : Le mot renouveau est sans doute excessif. Nous ouvrons avec Donne-moi une nouvelle porte. On y retrouve notre propension à la performance mais elle est à un croisement. Avec Exuvie, il y avait un rapport de recherche et d’expérimentation dont nous avons extrait des principes pour faire un spectacle. Donne-moi croise plus la performance et les corps dansés.

C : Le côté performatif est à chercher ici dans le fait de placer des corps sous une petite centaine de couteaux.

Justement vous signez une puissante scénographie faîte de couteaux rutilants s’élevant dans les airs. D’où vous est venue cette idée ?

C : La première idée était de travailler avec quelque chose de suspendu mais lors d’essais avec divers objets on trouvait qu’il se dégageait quelque chose d’anecdotique, d’onirique, de léger.

J : De fil en aiguille, nous avons revu la problématique en nous posant cette question : quel objet pourrait pointer le sujet qui est en-dessous plus que l’objet en lui-même ? Avec sa forme verticale, le couteau s’est imposé. Il pointe clairement l’individu, plus qu’une bouteille ou un ballon. On parle aussi ici de la menace de l’arme blanche, qui renvoie aux récents attentats même si Donne-moi était en cours de création bien avant ces tragiques événements.

C : La scénographie et le travail de création lumière subliment ces couteaux suspendus. Nous avons choisi d’avoir un sol réfléchissant en miroir. Nous mettons également à vue le système mécanique qui lève ces couteaux. Nous souhaitions le final de la pièce tel un tourbillon de danse infernale, à ce moment-là les couteaux s’apparentent plus à une énorme boule à facette qu’à une éventuelle menace. En fait en fonction des étapes de la pièce ils mutent, sont traités différemment.

J : Nous aimons détourner le sens des choses. Le souffle que l’on imagine personnel et intime, nous en avons fait une trio avec Des ailleurs sans lieux ; la cire qui renvoie à une banale bougie est devenue via Exuvie un duo performatif. Là ce sont les couteaux qui sont scénographiés et loin d’être de simples objets au plateau.

Comment danse t-on avec des couteaux ?

C : On y pense peu au final, de moins en moins en tous les cas au fil des répétitions. Je vous parlais de la fin, où les danseurs sont baignés dans un flot de lumières avec les miroitements des lames. Là, on sent vraiment la présence des armes.

J : Au moment de la création, nous avons dû travailler comme dans un labyrinthe. Quand la pièce s’ouvre, les couteaux sont encore au sol et s’élèvent doucement. Il y a eu un travail d’adaptation de cet espace restreint : comment chorégraphier sur un espace de 30 cm pendant un petit moment ? Le sol-miroir est à ce début de la pièce plutôt agréable. Nous y sommes allongés. Il y a cette idée de paysage naturel, organique. Cela donne l’impression d’être à la plage avec son étendue de sable qui réfléchit le soleil…

Donne-moi quelque chose qui ne meurt pas est le titre d’un ouvrage de Christian Bobin et du photographe Édouard Boubat. En quoi cette création s’inspire de cette œuvre commune ?

C : J’ai pensé à ce livre car nous souhaitions travailler sur cette pièce avec un casting spécifique et y explorer non pas les côtés sombres des interprètes mais des matières inexploitées de chacune de leur personnalité. Inexploitées à cause d’un parcours personnel, de choix de vies prises à un moment donné. J’avais fait un solo intitulé L’intime étranger et à cette occasion des amis connaissant mon faible pour les photos de Boubat m’avaient offert ce livre. Les textes de Bobin mis en relation avec les photos proposaient de belles pistes pour les premières semaines de recherche et d’impro. J’ai soumis l’idée à Jonathan et aux danseurs…

J : Et quand vînt le moment de choisir le titre, on a décidé de muter ce titre de travail en titre de la pièce : Donne-moi quelque chose qui ne meurt pas. Il y a cette adresse au public dans le titre. On le considère d’entrée puis on le questionne. On crée une discussion, un préambule philosophique avant même d’être entré dans la salle.

C : Et quand débute le spectacle la première chose qui apparaît sont des couteaux. Il y a cette ambivalence entre le titre et les premières images de la chorégraphie. Mais Donne-moi est loin d’être une pièce mortifère ou anxiogène … c’est même un peu tout le contraire !

Parlez-moi un peu de la spécificité de votre casting ?

C : Les 3 interprètes qui nous accompagnent sur scène ont des carrières déjà bien remplies et des parcours différents. C’était un désir de notre part. Virginie Garcia, avec qui j’ai fait mes classes à la Rochelle et que je retrouve sur scène avec bonheur, a travaillé 15 ans avec Régine Chopinot et danse aujourd’hui pour Olivier Dubois. Francesca Ziviani a un parcours atypique. Elle a appris chez Rosella Hightower et navigue entre la danse contemporaine et le cirque en rejoignant Yoann Bourgeois. Enfin Jorge Moré Calderon a fait 4 ans d’académie militaire à Cuba puis du cabaret, la création en 98 de Notre-Dame-de Paris pour rejoindre Olivier Dubois dans Tragédie.

J : Avec ces danseurs, nous avons une équipe soudée, capable de penser avec nous un projet commun. Nous sommes les garants du projet mais Donne-moi a tous les atours d’une œuvre collective. Nous revisitons avec cette pièce le solo, l’improvisation et l’unisson. Nos danseurs maîtrisent parfaitement ces trois aspects de la danse et c’est avec eux que nous souhaitions notamment réinterroger les codes de l’unisson dans la danse contemporaine.

Il y a aussi des résurgences du voguing. Qu’exprime pour vous ce mouvement ?

C : C’est un clin d’œil assez bref à la formation que j’ai suivie auprès de Willy Ninja, le fondateur de ce mouvement. Cela reste un moment important dans mon parcours de danseur classique puis contemporain. C’est une dédicace à cette belle âme. Nous revisitons au sol et allongés des figures de voguing. Je pense que seuls les initiés reconnaîtront ces mouvements de bras déliés si spécifiques. Plus que le voguing ce sont surtout les danses populaires que nous travaillons dans Donne-moi. De manière très large d’ailleurs : du saut des danses Massaï au head banging des rave parties, toutes ces danses folkloriques. Nous avons creusé dans tout ce répertoire.

Vous faîtes à nouveau appel au duo Johan Landry et Damien Skoracki, présents sur scène sur Donne-moi. Le processus de la création musicale fut assez particulier, non ?

J : Pour Exuvie, nous avions invité Johan et Damien à travailler sur un projet chorégraphique déjà bien avancé. Pour Donne-moi ils nous ont accompagné dès le début. Pendant les échauffements et la recherche, tout le processus de création en somme. Un moment donné nous nous sommes séparés pour que chacun travaille vraiment sa matière. Nous aurions souhaité les convier à la danse sur les moments de recherche mais nous ne sommes pas allés aussi loin dans la collaboration. Nous avons pris le temps ensemble d’esquisser les bonnes ambiances. Les 4 premières semaines nous ont permis de chercher et trouver la musique idéale pour la pièce grâce à leur vaste instrumentarium (piano, guitare, percussion, son electro…). Passée la recherche en impro, il a fallu écrire pour eux la musique sur des comptes propres à la danse. Au final il y a l’accouchement d’une partition danse-musique écrite à de très nombreuses mains.

Quitte à parler de l’équipe, je voulais également citer notre costumière Pauline Kieffer. C’est la première fois qu’on travaille à ce point nos costumes. A quel endroit le costume devient un principe évolutif ? On a travaillé la décodification de certains motifs telle la jupe. Dans toutes danses populaires voire marches militaires, on utilise la jupe. Nous souhaitions questionner la thématique du genre qu’elle peut poser. Travailler aussi la couleur des vêtements pour constituer une fresque scénique … tout cela est une grande nouveauté dans notre travail et Pauline nous a vraiment aidés à ce niveau-là.

Autre actualité pour votre compagnie, régionale celle-ci : PAN pour Performance Nomade Artistique.

C : Depuis notre arrivée à La Rochelle en 2013, nous avions cette idée d’une vraie implantation en région. Forcément une compagnie de danse a besoin de créer des pièces, de les faire tourner. C’est un pan important de son activité mais elle doit aussi irriguer la danse bien au-delà de la seule représentation scénique. Rendre plus accessible notre travail, casser des à priori, telle est notre ambition. Nous savons tous que de nombreuses personnes n’osent venir découvrir de la danse contemporaine de peur de ne pas comprendre. C’est dommage de ne pas oser se perdre dans une salle de spectacle, de ne pas s’offrir ce risque. Après avoir découvert comment fonctionnaient la ville et ses acteurs culturels, nous avons hésité entre une implantation physique avec un lieu fixe ou un plan d’actions plus nomades qui irriguerait toute la région rochelaise. La solution du lieu nous apparaît, à ce jour, peu moderne. Proposer des choses là où il y a un manque nous semble plus efficient. En nous appuyant sur le solide réseau rochelais que sont le CCN de Kader Attou, la Scène nationale de La Coursive, la Maison des étudiants, etc. nous espérons faire (re)découvrir au public non seulement leur territoire mais aussi la danse. Que les Rochelais se réapproprient différemment les lieux, leur ville via la danse, au-delà de la seule consommation de spectacles !

J : Entreprendre avec le public des principes de création, de compréhension de la culture chorégraphique est un signal fort pour nous. Nous ne sommes pas que des créateurs, nous ne sommes pas non plus des animateurs culturels – loin s’en faut – nous pouvons proposer des projets sensibles, intelligents et pérennes autour de la danse avec un public éclairé ou novice, volontaire toujours. Notre travail au Brésil avec Lia Rodrigues nous a ouvert les yeux sur certains manques en France. Là-bas dans une favela, une performance de danse contemporaine avec des artistes nus, jouée dans la rue accueille une vaste population tout âges et sexes confondus. Le public s’en délecte. Les Brésiliens eux s’approprient non seulement l’espace et le spectacle qu’on leur offre. Ici c’est parfois bien plus complexe à organiser, à médiatiser, à faire apprécier.

C : C’est quasiment un acte citoyen, l’artiste au cœur de la cité. L’artiste c’est celui qui fait, qui engage une réflexion avec son public. Ce que nous avons vécu hier avec le lancement de PAN (NDLR : le 17 octobre) c’est exactement cela. Rassembler des gens qui n’ont rien à voir entre eux, qui ne savent pas danser pour certains mais se jettent à l’eau. Il se passe quelque chose soudainement dans les corps, qui dépasse les mots, les clivages. Les différences deviennent alors une force. C’est cela le fameux vivre ensemble et c’est en cela que nous ne sommes pas animateurs socio-culturels – qui font d’ailleurs un métier honorable – mais bel et bien des artistes qui, lorsqu’ils proposent un temps de danse un dimanche après-midi, amènent un moment autant artistique qu’une réflexion citoyenne. Voilà un peu l’ADN de PAN, ces Permanences Nomades Artistiques …

Et plus si affinités

http://sinequanonart.com/

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