Ingrid Caven au Goethe institut : un tout autre personnage

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Ingrid Caven au Goethe Institut – Photographie par Nicolas Villodre

Ingrid Caven, une des superstars du cinéma d’auteur allemand d’antan – de Fassbinder, dont elle fut l’épouse au début des années 70, à Schroeter, en passant par le Suisse-allemand Daniel Schmid –, chanteuse-comédienne qui apparaît également dans des films d’Eustache, Nelly Kaplan, Dirk Sanders, Peter Zadek, Jacques Baratier, Vadim Glowna, Téchiné, Raoul Ruiz, Claire Denis, Gérard Courant ainsi que de son compositeur (et celui de feu Fassbinder) attitré, Peer Raben, a été hommagée par le Goethe Institut qui a programmé au mois de novembre cinq de ses longs métrages les plus remarquables. À cette occasion, l’amie Gisela Rueb a eu l’excellente idée de présenter sur la scène de l’auditorium de l’avenue d’Iéna un récital de la chanteuse qui partage la vie de l’écrivain Jean-Jacques Schuhl, prix Goncourt 2000 avec son roman tout simplement intitulé… Ingrid Caven.

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Ingrid Caven au Goethe Institut – Photographie par Nicolas Villodre

Rassurée par la présence à ses côtés d’une pointure internationale en matière pianistique, Jay Gottlieb en personne, celle, en régie, d’Antoinette Maslak, chargée de la lumière et, au fond de la salle, du vieux complice ingé-son Roland Girard, hésitante à l’entame sur le ton à adopter, elle trouve rapidement la juste intensité et les timbres adaptés aux circonstances – à la configuration de la salle comme au style particulier de chacune des vingt-trois chansons du programme. “Chambre 1050”, chanson-titre de son album de 1999, à base surtout de lyrics chic et rock de Schuhl (et de quelques emprunts à Oscar Wilde et, carrément, à Joyce!), est un des huit morceaux co-signés avec Raben qui émailleront la soirée.

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Ingrid Caven au Goethe Institut – Photographie par Nicolas Villodre

Le gala proposait deux chansons populistes devenues très populaires dues au duo Bertolt Brecht-Kurt Weill, portant, comme il se doit, sur les lumpen et la vie poisseuse des bas-fonds, “Nana’s Song” (plus connue sous le titre “Nana’s Lied”) et la “Complainte de Mackie Messer” (“Die Moritat von Mackie Messer”, devenue “Mack the Knife” en anglais), tirée de L’Opéra de quat’sous (Die Dreigroschenoper); une ballade chinoisante bourrée de swing de Ray Morelle et Kurt Robitschek, “Shanghai”; un texte de Fassbinder chanté, sinon écrit, en anglais durant l’un des séjours des jeune mariés au fameux Chelsea Hotel où cohabitaient junkies des sixties, faune rock et arty de New York, girls et starlet(te)s de la Factory, “Vendredi à l’hôtel”. Dans son adaptation cinématographique du Querelle de Genet, Fassbinder confia (quelque peu déloyalement tout de même) cette chanson à… Jeanne Moreau, cédant probablement aux pressions de la Gaumont qui estimait que cette dernière serait plus politiquement correcte et bankable, que la frêle mais réputée sulfureuse Ingrid Caven.

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Ingrid Caven au Goethe Institut – Photographie par Nicolas Villodre

Alternant et quelquefois mêlant la chansonnette à la musique sérieuse – voire sérielle –, la chanteuse Caven nous donne une idée de toute l’étendue (et de la gamme!) d’un registre vocal travaillé depuis qu’elle est gamine, sur lequel les ans et les supposés excès n’ont apparemment pas eu d’effet. “Paysage avec Pocahontas” (“Seelandschaft mit Pocahontas) d’Arno Schmid et Peer Raben est ainsi interprété façon “musique contemporaine”, avec force vocalises et stridences. “Sex ‘n Fax”, un texte de Schuhl sous influence gainsbourgienne et mozartienne, est chanté en même temps que joué par une Ingrid Caven allongée sur scène, dos au public, tenant le micro à la main avec naturel. Après un hommage à l’Amérique de John Cage et d’Elvis, elle reprend “Polaroïd Cocaïne”, chanson réaliste sans pathos ni jugement, évoquant du vécu, dans la… lignée qui va de Fréhel et Nitta Jô à J.J. Cale, Lou Reed et Clapton. Son “Ave Maria” n’est pas parodique mais critique, hérétique et érotique, la chanteuse semblant possédée comme une une matronne de bordel, une Thénardier, une Canaille – au sens où l’entendait l’artiste cabaretière tragi-comique Valeska Gert.

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Ingrid Caven au Goethe Institut – Photographie par Nicolas Villodre

Nous gardions de la découverte du phénomène Caven, en 1978, au Pigall’s, l’image éthérée d’une diva, d’interprète aussi grave que sa voix, aussi sérieuse, au prime abord, qu’une papesse du cinéma muet. En la retrouvant au présent, se donnant totalement sur scène, nous l’avons trouvée tout aussi touchante. Avec classe et grâce, elle a rompu la glace du froid et du miroir à trois faces faisant preuve d’un sens de l’humour, de la fantaisie, voire du grotesque que nous ne lui connaissions pas. Nous avons ouï et vu un nouveau et tout autre personnage.

Et plus si affinités

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