Grand Palais – Gauguin l’alchimiste : « une terrible démangeaison d’inconnu »

Pour finir l’année en beauté, et amorcer celle qui vient, le Grand Palais propose ce qui se faisait de mieux au temps de sa conception et de son édification dans les années 90 de l’avant-dernier siècle, une rétrospective Paul Gauguin.

Avec plus de deux-cents œuvres, parmi lesquelles, finalement, trop peu de peintures à notre goût – une cinquantaine seulement, mais il faut voir lesquelles ! –, quantité de céramiques, sculptures, objets, « blocs de bois » et nombre de gravures et de dessins, les commissaires Claire Bernardi, Ophélie Ferlier-Bouat et Gloria Groom ont voulu montrer, non seulement l’originalité du peintre, mais la diversité de sa production, à travers ses « expérimentations » sur différents supports, tous formats confondus. Son art, ses techniques, ses méthodes.

Les fonds des musées de Chicago (l’Art Institute) et d’Orsay ont permis de structurer une exposition que sont venus compléter les prêts d’autres institutions à travers le monde, de Londres à Moscou, en passant par Saint-Pétersbourg, Prague, Copenhague, Stockholm, Charlottenlund, Oslo, Hambourg, Martigny, Newcastle, New York, Boston, Rochester, Indianapolis, Cleveland, Dallas, Santa Monica, Washington, Ottawa, Tokyo, Gifu, Kurashiki, Bilbao, Jérusalem, Quimper, Strasbourg. Comme presque toujours, le parti pris est chronologique. Comme rarement, l’accrochage nous a paru soigné, sobrement réparti, subtilement éclairé par les scénographes Nicolas Groult et Valentina Dodi.

L’influence de Degas est marquée dans une des premières salles du parcours. La période dite « bretonne » réserve d’excellentes surprises, certains des modèles représentés prenant des poses typiques, fixant leur activité ou geste naturel, donnent une sensation d’étrangeté et d’exotisme en augurant d’autres. L’attrait de la primitivité s’affirme déjà, et de façon audacieuse, avec des teintes aux mélanges inédits, des aplats estompant la velléité pointilliste, la découpe affirmée et perspicace des corps toujours captés au plus près.

L’année 1889 est importante pour l’observateur qui considère a posteriori son œuvre picturale – sa « bibeloterie », pour reprendre l’expression de Pissarro qualifiant ses céramiques et ses bois et sa bimbeloterie nous intéressent moins – mais aussi pour l’artiste qui, après avoir séjourné à Arles en compagnie de Van Gogh, évoque dans une lettre à son ami Émile Bernard, l’un des peintres postimpressionnistes du groupe de Pont-Aven, « une terrible démangeaison d’inconnu » lui faisant faire des folies. Cette année-là, il peint la magnifique baigneuse nue aux cheveux de flammes, vue de dos et coupant obliquement la toile (Dans les vagues).

Son style s’affirme dès lors. Il a déjà eu l’occasion d’écrire à Van Gogh, que « l’art est une abstraction ». Quelques années après son voyage à Panama et à la Martinique, il décide de partir pour Tahiti qui, de protectorat vient de devenir colonie française. Son (auto-) Portrait de l’artiste au Christ jaune (1890-91) annonce déjà le fauvisme comme le Blaue Reiter. Ses portraits de Tahitiennes, aux titres énigmatiques perdurent en raison de leur valeur plastique mais aussi poétique (cf. Ahaoe feii ?, 1892 ; Te nave nave fuena, 1892 ; Merahi metua no Tehamana, 1893 ; Manaò tupapaú, 1892)

L’autodidacte Gauguin est visionnaire, puisqu’il transmute le réel, de quelque contexte ou civilisation qu’il provienne. C’est un alchimiste, comme le suggère le titre de l’exposition. Il en a pleinement conscience lorsqu’il note qu’« avec un peu de boue on peut faire du métal, des pierres précieuses, avec un peu de boue et aussi un peu de génie ! ». Un alchimiste connaissant au bout du monde des problèmes de chimiste, inventant sa propre couleur par manque de pigment, pouvant se passer de vernis, mais pas d’activité créatrice, ce que montrent ses grands formats de la fin des années 90 où la matière déposée sur le jute se fait chiche. Un de ses chefs d’œuvres d’alors, de 1897, a pour titre Te Rerioa, qui veut tout simple dire… Le Rêve.

Et plus si affinités

http://www.grandpalais.fr/fr/evenement/gauguin-lalchimiste

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