Le pas grand chose, tentative pataphysique ludique : Johann Le Guillerm et l’inimaginable imaginaire

Photos : Elizabeth Carecchio – Emmanuelle Bouchez

Quil soit de départ ou final, à la ligne, de suspension, dinterrogation ou dexclamation, bien nommé ou critique, dappui ou de mire, parfois de non retour, le point est multiple et varié. Il est loccasion, pour qui veut bien sy intéresser, de se concentrer sur le petit comme sur le grand. On pourrait le trouver dans le tout comme dans le pas grand chose. Et cest ce à quoi nous invite lartiste Johann Le Guillerm avec comme il la nomme « sa tentative pataphysique ludique » Le pas grand chose. Cette conférence de Johann Le Guillerm a pour mérite doffrir différents points de vue sur le rien et le tout, sur son propre sac de nœuds qui mêle et emmêle le monde.

Tel un âne tirant une charrette, il entre en scène plein de « cette science de lidiot » quil va nous faire partager. Lui qui a quitté l’école à 15 ans, illustre parfaitement par son parcours et ses indéfectibles recherches la pensée suivante : « japprends bien plus de ce que jexpérimente que de ce que lon menseigne ». Cette pensée, il la faite sienne en voulant justement créer son propre sac de nœuds lié au monde qui lentoure. Adopter un autre point de vue que celui quon nous enseigne, nous transmet, nous impose, la conduit à autant de flou sur ces choses du monde. Mais cest dans cette recherche intime quil éprouve le plus les choses jusqu’à sen étonner, sen moquer, ou perdre pieds. Le doute pour Johann Le Guillerm na dintérêt que parce quil a été mis en confrontation avec une pensée, une expérience, une mise en mouvements, en lumières. Car si toute expérience permet de comprendre ou de désapprendre une chose, elle est bien la mise en mouvement dune pensée et dun corps.

La charrette-bureau constituant le plateau de jeu du conférencier (toute expérimentation semble navoir, pour lui, de valeur que parce quelle est mise en jeu de manière ludique), est à limage de sa pensée et des découvertes dont il veut nous faire part. Munie de caméras fixées sur des axes métalliques, l’installation dotée de multiples tiroirs, suscite de par sa facture, notre curiosité. En costume cravate, Johann Le Guillerm est alors prêt à déployer les résultats de ses recherches. Les complexités auxquelles il a fait face et quil transforme sous nos yeux en évidences. De ces tiroirs de différentes tailles, il sort une variété daccessoires permettant dappuyer son discours et ses démonstrations sur le pas grand chose à lorigine du monde : « graphes compensatoires », « amas », « aalu », « architetra », « spires », « mantines », ou encore « irréductible » sont quelques uns des douze chantiers quil a répertoriés au cours de ces nombreuses années de recherche. Une recherche quil expose cette fois-ci à loral et dans une forme jamais expérimentée jusqu’à présent.

Que ce soit avec des bananes qui peuvent être bonnes et fortes (selon le nombre de rebonds quelles effectuent lorsquon les lâche de leur hauteur, et lorsquon les mange), avec des pâtes serpentinis qui « savent faire des trucs », avec un vaporisateur deau qui met en mouvement de petits véhicules organiques, ou encore avec des découpes de peaux de mandarinetout est propice à des découvertes à des visions nouvelles. Des formes se créent instantanément dès quelles sont mises en lumière et nous offre une vision déconcertante du monde des chiffres, des lignes droites et des lignes courbes, du groupe. Tout devient enjeu ludique à la découverte et laisse ainsi apparaître sa figure fractale. Surpris en permanence par lacuité de cet esprit trouble, cet esprit qui nentre dans aucun des tiroirs quon nous impose, nos croyances, certitudes, ou méconnaissances, sont sans cesse bringuebalées. Johann Le Guillerm donne le vertige tant sa pensée et son expérience du monde vous emportent loin en terre inconnue.

Pendant près dune heure et demie (une heure aurait sans doute suffit pour faire lexpérience de ce corps-esprit marginalement unique), avec une voix très calme et monocorde qui incite à la plus grande attention, il défait des noeuds tout en en créant dautres. Car à chaque fois quune chose lui apparaît, il sinterroge sur celles qui se cachent derrière. Le pas grand chose donne à voir et entendre une expérience du monde originale et surprenante dun artiste qui ne lest pas moins. Ce spectacle peut paraître à la fois âpre pour qui ne connait pas lunivers artistique, philosophique de Johann Le Guillerm, ou qui ne la jamais vu en corps dans ces soli de circassien, tout comme il peut être une invitation presque sensuelle, tant il fait corps avec les éléments, à rencontrer son travail et à comprendre comment la pensée de cet homme est mouvement sur un plateau, sous un chapiteau, dans une performance, une sculpture. Entrer dans cet esprit créateur est une intense aventure où il faut accepter de se perdre pour faire du pas grand chose une incroyable choseou pas.

Et plus si affinités

http://www.lemonfort.fr/programmation/le-pas-grand-chose

http://www.johannleguillerm.com/

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