Gardiens de la paix sur ARTE Radio : « Je suis obligé de rester correct parce que je suis flic »

Comme si il n’y avait pas assez de problèmes à gérer en ce moment, « Gardiens de la paix » déboule dans un Landerneau médiatique déjà bien saturé par les effets du coronavirus, la crise économique qui en découle, les spasmes sociaux qu’elle engendre. Cette demi heure de podcast diffusée sur ARTE Radio et appuyée par un reportage publié sur Médiapart fait état des propos racistes et suprématistes que des policiers rouennais ont tenus sur un groupe WhatsApp privé en 2019, propos surpris par un collègue, qui, sidéré de prime abord, va finalement décider de porter plainte.

Éloge de la purge

Il faut dire que le pauvre Alex est en première ligne des virulentes critiques de ses petits camarades de commissariat, qui n’apprécient guère son côté « nègre ». Sympa l’ambiance. Le reste est du même acabit. «Bougnoule », « pédé », « pute à nègres blanche » … je passe sur les qualités poétiques de ce déferlement de haine stupide qui n’épargne personne, ni juif, ni homosexuel, ni gitan, ni féministe, ni gauchiste, ni … enfin bref tout le monde quoi, tout ce qui n’est pas dans le rang, tout ce qui ne ressemble pas à ces messieurs.

Des messieurs donc, qui aimeraient purger la société de ses éléments malsains (revoyez le film Z, c’est très exactement le discours fasciste prononcé dans la séquence d’intro), s’arment en conséquence (et en dehors du service bien sûr) pour sortir vainqueurs de la guerre raciale qui nous pend au nez. Tout ça sur un groupe de dialogue uniquement ouvert aux hommes … et qui n’est visiblement pas le seul à opérer au sein de nos chères forces de l’ordre (non parce qu’à ce niveau, « gardien de la paix », ce serait clownesque).

Une détestation viscérale

Ouah, là il y a clairement du level. C’est huge, de la part de mecs payés avec nos impôts, qui sont censés assurer notre sécurité, être donc à notre service (service public, vous vous rappelez ?). On imagine la détresse des flics qui ont encore le sens de leur mission, des valeurs de partage chevillées au corps, la volonté de faire le bien commun. Cela ne doit pas être évident à vivre tous les jours. Surtout qu’à ce stade, les propos tenus sont clairement immatures, par exemple dans le rapport aux femmes, constamment stigmatisées. La question se pose : où est-ce que ça a merdé ? A quel moment ces gars ont vrillé ? Pourquoi en sont-ils arrivés à ce degré de détestation viscérale ?

Qui évoque la rage animant l’alt-right américaine, les corps de police décrits par James Ellroy dans ses romans. Problème d’éducation ? Usure du temps ? On sait le travail des policiers et des gendarmes particulièrement complexe, ingrat. Ils sont confrontés à l’innommable au quotidien, manquent de moyens, sont soumis à un stress énorme que la politique du rendement instaurée par Sarkozy n’a guère allégé, ne disposent que de peu de soutien psychologique (le taux de suicide élevé dans ce corps de métier en témoigne, supérieur de 36 % à celui de la population). Et la gestion des manifestations émaillant un conflit social long de presque deux ans n’a pas dû arranger les choses.

Colère interdite

Est-ce une raison pour dérailler ainsi ? « Je suis obligé de rester correct parce que je suis flic » précise l’un de ces messieurs, qui visiblement lâche du lest, impatient de participer à la purge sociale qu’il appelle de ses vœux ( et qui a tout à fait notion qu’il est en dehors des clous). Face à cette tornade, Alex doit se taire, la colère lui est interdite. Il est contraint de prendre immédiatement du recul, de réfléchir à ce qu’il va faire. Pas de réaction spontanée, mais la mise en place rapide d’une stratégie, avocat à l’appui, avec en perspective le dépôt de plainte. Et une hiérarchie qui va le muter quand ses petits compagnons tout mignons vont demeurer en place ou presque, tranquillou, avec un petit sermon.

Là on s’interroge. On sait l’omerta qui règne dans les milieux policiers, le corporatisme que représente la profession, où le vote FN règne, avec 51 % des effectifs (militaires inclus, manquait plus que ça) penchant vers cette tendance, dixit Médiapart. On comprend l’incroyable solitude du lanceur d’alerte, forcé de se taire, de composer avec ses collègues, de faire profil bas. Sa détresse également car pareille attitude se traduit forcément durant le service, ce qui occasionne les dérapages inacceptables qui émaillent ensuite les unes des journaux, et compliquent encore le rapport à la population.

La voix « coup de poing »

Population dont, selon un sondage Ifop publié en janvier 2020, 43 % n’a plus confiance dans sa police. Il est évident qu’avec pareille publicité, ça ne va pas s’améliorer. Bonne chance aux communicants du ministère de l’Intérieur et autres autorités concernées pour récupérer le coup. Avec un petit calcul tout simple : d’un côté 148 000 membres des forces de l’ordre à la louche, de l’autre une frange de la population qui fatigue de se faire taper sur la gueule. Rappelons les chiffres de l’Insee : « En 2018, 6,5 millions dimmigrés vivent en France, soit 9,7 % de la population totale. 2,4 millions d’immigrés, soit 37 % d’entre eux, ont acquis la nationalité française ». Carte d’électeur à l’appui.

Et ce chiffre ignore les autres communautés citées par nos loulous dans leurs charmants échanges. Forcément ça ne fait pas le poids, ne serait-ce qu’au niveau électoral … d’autant moins que le document est prenant. Le podcast n’est pas vidéo, il évacue image et musique, pour se concentrer sur la voix seule, d’Alex, de ses collègues racistes, de son avocate … Pas de générique, la voix seule dans un effet presque ASMR d’une rare efficacité. Et qui met en relief la puissance dévastatrice du langage, de l’insulte. A chaque seconde de ce reportage, on découvre un peu plus la réelle portée d’une agression verbale, comme préliminaire à l’attaque physique. Et c’est juste odieux.

—————

Résumons :

  • Gardiens de la paix doit être écouté car ce podcast est édifiant, preuves à l’appui.

  • De par son format, ce programme évacue les flonflons de la vidéo pour se concentrer sur un récit vocal particulièrement puissant.

  • Il lève le voile sur la brutalité à l’œuvre dans la psyché et le discours de certains membres des force de l’ordre.

  • Il interroge la manière dont les autorités concernées vont devoir nettoyer leurs écuries d’Augias au plus vite et avec fermeté.

  • Il questionne la réelle vocation des policiers et gendarmes, leur méthode de recrutement et de formation.

  • C’est d’autant plus impératif que les propos tenus le sont dans un climat social explosif, alors que les populations du monde entier se mobilisent pour dénoncer la mort de George Floyd dans les circonstances absolument atroces que l’on connaît.

Question : cela va-t-il être faisable, comment et quand ? Il y a urgence. A l’heure où je termine cette chronique, StreetPress vient de révéler l’existence d’un groupe privé Facebook fréquenté par 8000 policiers et gendarmes qui y échangent allégrement des propos racistes et sexistes du même type. Le groupe WhatsApp dénoncé par Alex n’est effectivement pas le seul, loin s’en faut, du reste l’un des usagers parlait d’autres espaces de dialogues du même genre. La preuve. Désormais, on ne pourra pas dire qu’on ne savait pas.