France 4 : HELLFEST, LE METAL EXPLIQUE A MA MERE

C’est en ouvrant Facebook que nous avons appris la programmation de cette émission. Tournant de wall en statut, le teaser semblait visiblement enthousiasmer nos contacts dont la plupart sont dans l’industrie de la musique, et qui faisaient la pub, enchantés de ce soudain intérêt télévisuel pour un domaine habituellement décrié.

Hellfest – le métal expliqué à ma mère proposait une BA aussi attirante, drôle et prometteuse que le titre. Seulement voilà : va-t-en expliquer les bases du métal à ta génitrice qui a passé une partie de ton ado à honnir la musique que tu écoutes dés qu’elle commence à sortir du cadre conforme de Claude François, le générique de L’île aux enfants ou Les 4 saisons de Vivaldi version André Rieux. Sportif !

France 4 a relevé le défi, avec à la caméra le réalisateur François Goetghebeur et au scénario/micro Thomas VDB, présentateur es musique de la chaîne, histoire de nous piloter parmi les quelque 75000 festivaliers qui convergent depuis maintenant 5 ans vers la charmante bourgade de Clisson, ainsi métamorphosée 3 jours durant en capitale du métal, toutes tendances confondues.

L’occasion était trop belle de tester le résultat : aussi nous avons demandé à notre doyenne, Dame Olinda Coïa, 66 ans au compteur et maman de surcroit, de lâcher un instant les festivals de musique classique, théâtre et opéra qu’elle affectionne pour regarder ce documentaire, et nous communiquer ensuite ses impressions. Le cobaye parfait donc !

Et tant qu’à en remettre une couche en matière de test, je me suis aussi mise devant l’écran (d’ordi vu que l’émission était retransmise sur la toile), histoire de me mettre à niveau, parce que si je m’en sors pas trop trop mal en rock pur et en punk, j’ai quand même pas mal de lacunes en matière de métal … et en plus je pourrais moi aussi être maman.

Mais on n’a pas voulu en rester là. Tant qu’à pousser la logique jusqu’au bout, j’ai décroché le téléphone, et demandé à l’un des Enemy of the Enemy, groupe trash métal que nous avons interviewé il y a quelques mois et avec qui nous sommes restés en excellents termes, de bien vouloir s’y coller aussi. Histoire d’avoir l’avis d’un gars qui est dans la partie. C’est le batteur, ZarC, qui a relevé le gant, s’acquittant de la tâche avec un grand sérieux.

Une sexagénaire nourrie à Richard Antony, une rédac chef quadra en pleine mise à niveau métal, un batteur trash métal de 24 ans adepte de la double pédale : trois générations, trois regards différents, une seule et même émission. Alors, au finish, Hellfest – le métal expliqué à ma mère a-t-il rempli le contrat ?

 

Olinda Coïa

A la demande expresse de notre rédactrice en chef, j’ai regardé une partie de ce documentaire destiné à faire découvrir à des néophytes, notamment des anciens, les « métalleux » et cette musique que nous ne comprenons pas et donc que nous n’écoutons pas.

Je fais partie de ces anciens enfants du rock, de Mai 1968 et de « Salut les copains » ma culture musicale se bornait dans ma jeunesse à Johnny Hallyday, Eddy Mitchell, Françoise Hardy, Jacques Dutronc, et surtout pour ceux qui s’en souviennent, à Richard Anthony.

Tout cela a été percuté, au cours d’une rencontre qui a marqué ma vie  par Maria Callas, Mozart, Beethoven, Verdi, Puccini et bien d’autres. Donc en regardant cette émission sur « le métal » je ne savais pas très bien où je mettais les pieds. Je savais que cela faisait du bruit, beaucoup de bruit, sans aucune ligne mélodique.

J’avais l’idée que tout ce petit monde du métal était 1. drogué, 2. nazi, 3. bizarre et en dehors des normes, enfin des miennes, qui me semblent malgré tout très extensibles.

Or j’ai découvert que dans cette musique, puisque musique il y a, il existe des courants. J’ai cru comprendre que selon les sons majeurs qu’ils expriment, ils sont dans telle ou telle mouvance. Tous ces musiciens sont issus du rock et certains du classique. Un groupe notamment ne joue, je crois, qu’avec des violoncelles,  instrument ô combien classique s’il en est.

J’ai constaté qu’il y avait très peu de femmes dans le Métal. Est-ce à penser que ces messieurs ne leur laissent aucune place sur cette scène, ou qu’elles n’arrivent pas à s’exprimer dans cet univers, se tournant plus volontiers vers le rap, le rock ou autres ?

Je ne peux pas vous dire que j’ai tout compris. Ce serait mentir. Mensonge également si je vous disais que demain je me mets au Métal et que j’achète des CD.

Mais par contre j’ai fait une découverte. Ils ne sont pas tous « des méchants » ils ne sont pas tous drogués. Je pense que ce sont des gens très fréquentables et je vous promets de ne plus râler parce que la musique de mon voisin est trop forte quand il écoute ces groupes.

 

 

Delphine Neimon

Le Hellfest, c’est un évènement en soi. Nous ne pouvions y être présents physiquement par manque de temps. L’émission permettait donc d’avoir un aperçu du festival, tout en obtenant des explications sur ce genre musical.

1er point frappant : la stratégie adoptée. L’objectif était clairement de démonter les préjugés qui enrobent cet univers et qu’une maman a en tête, tremblant que son rejeton ne devienne un jour comme ça : sataniste, violent, inculte, intolérant, sexiste, associal, blablabla … (cf. le listing énoncé par Olinda ci-dessus). Et le présentateur d’aborder les à priori les uns derrière les autres en y apportant des contre-arguments forts. Pourquoi, comment, … c’est clair, précis, ça donne une vision panoramique et historique du courant musical. On rebondit de questions en questions. C’est rondement mené, assez drôle et cocasse parfois, on flirte avec l’autodérision, …

2eme point fort : les personnes interviewées. Entre festivaliers lambda, musiciens, journalistes, organisateurs, ce sont tous les points de vue qui sont abordés. L’équipe a même rencontré le curé et les paroissiens du lieu ; on sait certains catholiques allergiques au métal dans sa tendance noire et ce droit de parole permettait de rééquilibrer les choses puisque était interviewé l’un des farouches opposants à cette musique… et le chanteur d’un groupe, lui même croyant.

3eme point important : les informations transmises. Entre l’investissement du regretté député Patrick Roy qui a défendu le Hellfest et le métal à l’Assemblée nationale, la différence entre black et death metal, le travail d’Apocalyptica, qui joue du métal sur des violoncelles, et les données fournies par le seul chercheur du CNRS qui travaille sur le sujet, on en apprend pas mal : ainsi le taux de chômage serait peu élevé dans une population métalleuse qui a un bagage scolaire complet, a suivi des études et pratique l’autodérision comme un mode de vie. Autre élément surprenant, la présence d’un chanteur handicapé sur scène, fait suffisamment rare pour être ici évoqué.

En tout cas, bye bye l’image du « cas soc » bon pour le pédopsychiatre. Chères lectrices, si vos enfants écoutent du métal, ça n’est pas un signe de dégénérescence mentale mais peut-être bien une chance pour votre petit poussin, qui à l’image du chanteur de Down, pourra un jour vous payer une villa rien qu’avec ses royalties.

Après ? Après l’émission aurait certainement gagné à ne pas s’enfermer dans cette problématique simpliste visant à nous convaincre que le métal n’est ni méchant, ni dévastateur, ni sataniste … quid des nouveaux courants ? quid des croisements métalo ethniques en mode Sepultura ? quid de la prog proprement dite ? quid des enjeux financiers du festival et du côté « supermarché » qu’on retrouve souvent sur ce type de manifestation du reste ?

Mais là c’est le regard de la rédac chef et de l’analyste qui entre en jeu, et l’on sort du cadre purement maternel.

 

ZarC

« En regardant l’émission, j’ai eu l’impression de ne pas jouer du métal ». Ok, ça c’est dit. Le pro a parlé : s’il apprécie le fait qu’un festival français de pareille ampleur permette une ouverture sur un style pas forcément facile à cerner, il énonce les éléments qui le gênent aux entournures en visionnant l’émission :

Selon lui, le documentaire prend le prétexte du festival pour faire le point sur le secteur entier, or le Hellfest n’est qu’un visage du métal. Vision sélective, raccourci facile ? Une série de docs plus approfondis aurait peut-être mieux convenu.

De plus les groupes interviewés reflètent mal la prog réelle du Hellfest. Visiblement axée sur un nombre considérable de groupes norvégiens et suédois, la sélection opérée par l’émission accuse une tendance black métal, en contradiction avec le propos initial visant justement à démonter l’aspect religieux.

Un aspect religieux qui justement est beaucoup trop mis en avant, opérant ainsi un amalgame hors de propos, car la thématique religieuse est loin d’être le sujet de prédilection de tout un pan de la scène métal par ailleurs passée sous silence dans le documentaire, néo métal, hardcore et fusion en tête.

Quant à l’emploi du tri ton, dont on nous explique au début du doc en quoi il a marqué la composition métalleuse … Nuance zarcéenne immédiate : intervalle le plus dissonant en musique, le tri-ton s’emploie aussi dans le jazz ou la musique contemporaine, par exemple Bartok, et il n’est en rien spécifique au métal.

 

Bilan :

Alors travail d’approche réussi, vision tronquée et simpliste, démarche contre productive, film racoleur surfant sur la vague audimat ?

Ou tout simplement un doc de vulgarisation n’ayant aucunement vocation à devenir l’encyclopédie, qui, espérons-le, verra peut-être prochainement le jour dans le sillage de ce premier essai ?

L’opération a fait en tout cas mouche chez sa cible première : notre Olinda n’est plus critique, et c’est un bon point. Espérons que d’autres spectateurs aient été aussi curieux et ouverts d’esprit qu’elle. Espérons également que l’on réitère l’expérience, car même si il est loin d’être parfait, le défi Hellfest – le métal expliqué à ma mère a au moins le mérite d’exister et d’ouvrir des portes.

 

Merci à ZarC pour son aide et ses indications.

 

Et plus si affinités

http://www.france4.fr/prog.php?id_prog=15551

 


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