Folie, aller simple – Gisèle Pineau : la journée ordinaire d’une infirmière où comment pacifier les Titans

« Pacifier les Titans » : l’expression synthétise en trois mots la mission de l’auteur et son style.

  • sa mission : s’occuper de malades mentaux au sein d’un hôpital psychiatrique
  • son style : une prose dense, précise dans son analyse clinique, poétique dans ses anaphores, ses analogies, ses répétitions.

Quelque chose de la tropicalité d’Aimé Césaire dans certaines expressions, la douce rythmique des phrases, le bruissement des sonorités comme le vent dans les palmiers, qui adoucit un instant la violence d’un quotidien récurrent à confronter l’inconnu des âmes gangrenées, les méandres d’inconscients en décomposition.

En 210 pages, l’auteur déroule la réalité de son travail d’infirmière, métier alimentaire choisi dans les années 70 pour échapper au cul de sac d’études littéraires décevantes, finalement une vocation et un sacerdoce dont l’écriture fut exutoire avant de devenir complémentarité. Editée régulièrement avec succès, Gisèle Pineau continua néanmoins de travailler en milieu hospitalier.

C’est ici ce qu’elle décide de raconter, alors qu’une de ses patientes vient de se suicider : choc qui déclenche le récit, la confidence, l’explication … et notre prise de conscience. Prise de conscience multiple :

  • on peut basculer dans la folie en quelques secondes sans véritable espoir de guérison ;
  • opaques, les maladies psychiatriques tendent à se développer, à toucher de plus en plus de personnes ;
  • les conditions d’internement sont de plus en plus difficiles, faute de personnel et de lieux adaptés ;
  • le travail des soignants est un équilibre perpétuel entre écoute, patience, méfiance, contrôle, fermeté, diplomatie et force ;
  • la société ne veut pas de ses fous, les écarte, les cache, les oublie, comme un reflet dérangeant de nos dérives en devenir, le produit incontestable des pressions intolérables subies par les êtres, la résultante inacceptable d’un monde dur et sans pitié qui broie les affects.

D’une plume émue, chaleureuse et investie, Gisèle Pineau trace les contours de cet univers tendre et odieux, à la fois baroque, pathétique et tragique dans ses excès et ses appels au secours, un univers mutant de perpétuelle surprise, où tout est redécouvrir chaque matin, à soupeser chaque soir, à surveiller, évaluer et rassurer constamment. Ce témoignage vaut car il n’est ni diagnostic médical ni analyse sociétale ; c’est une mémoration humaine, vibrante et éclairée, dépourvue de jugement, chargée d’empathie et de questionnement sur ce Titan dévorant qui sommeille en chacun de nous, et qu’un rien peut déchaîner un jour.

 

Et plus si affinités

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