Exposition Caro/Jeunet à la halle saint Pierre : clap de fin, fin de partie ?

« Qui a volé les rêves de l’enfant ? » Septembre 2017 : nous titrons notre chronique de l’exposition Caro/Jeunet en citant la question d’Irvin, répétée d’une voix métallique par Jean-Louis Trintignant dans La Cité des enfants perdus. Bien sûr, la rétrospective orchestrée par Martine Lusardy, au lieu de solutionner cette interrogation, la place au cœur de l’œuvre cinématographique des deux compères comme un écho sans fin et sans réponse.

Le parcours niché dans les ténèbres du rez-de-chaussée déploie quarante ans de créativité en duo ou en solo dans un schéma en étoile, une approche panoptique qu’on peut appréhender en se plaçant en son centre puis en tournant sur soi. Une vie résumée à 360° qu’on appréhende d’un long regard. De quoi donner le vertige, n’est-ce pas ? Certainement plus encore à l’heure de clore cette épopée. Nous sommes le 31 juillet 2018 : après onze mois à ravir un public en manque de rêve, accessoires, costumes, dessins, croquis, tout ce qui fait la patte des deux réalisateurs va retourner dans le néant.

Demain on démontera les vitrines, la conte de fées arrivera à terme. On rangera soigneusement chaque objet pour qu’il retrouve l’anonymat dont on a eu tant de mal à l’exfiltrer. Si beaucoup vont reprendre le chemin du bureau de Jeunet où ils étaient entreposés, d’autres se perdront de nouveau dans les limbes du hasard, ballottés de ci de là, oubliés dans un hangar, cédés dans une vente aux enchère, ne laissant trace de leur existence que sur la pellicule, dans la mémoire de leurs créateurs, des spectateurs et des visiteurs. Étonnant ?

Pas tant que ça. L’idée même de l’exposition a pris corps lentement, Jeunet étant progressivement interpellé par les regards admiratifs de ses visiteurs devant les accessoires qu’il avait conservés dans son bureau. Petit à petit, le projet a fait son chemin, s’est façonné, confié au finish à la Halle Saint Pierre comme une évidence. Jeunet est du quartier, il y a fait évoluer son Amélie, c’est un grand amateur d’art singulier, il qualifie son cinéma de cette manière, il fréquente le lieu également dont il apprécie les manifestations.

Problème : s’il avait sauvegardé des petites pièces, des éléments plus volumineux avaient été égarés, perdus dans l’éloignement des fins de tournage. Il faudra deux ans et demi de quête pour rameuter l’ensemble des anciens collaborateurs, récupérer les créations manquantes (une gageure pour les éléments issus de Alien, la résurrection, propriétés des studios américains et entreposés à Los Angeles), les restaurer ( Irvin subira un toilettage en règle avec réinjection de bulles et d’eau), les placer dans un parcours d’expo qui fasse sens et prenne vie, en regard du cinéma hors normes de ces deux visionnaires.

ET gérer l’émotion du souvenir qui vous saute à la gorge. Jeunet en parle avec tendresse : il a lui-même recollé le chapeau du petit singe de Delicatessen, et on sent dans sa voix combien cela l’a touché. C’est que, quand lui et son complice Caro ont inventé ces objets, il leur ont prêté, insufflé une essence, une âme, un vécu … ils en ont fait les personnages à part entière de fables modernes, les storyboards en témoignent. Comment auraient-ils pu prévoir ? « On ne se rend pas compte que le film va devenir culte » confie Jeunet avec candeur. Bref cette histoire fut avant tout une recherche et une redécouverte : « Deux semaines avant l’inauguration, des trucs réapparaissaient ».

Ces « trucs », Martine Lusardy les a mis en scène pour en exprimer toute la charge émotionnelle, la magie entre conte de fées et Méliès, l’une des références de Caro. Son approche, sa perception mettent en exergue la vie propre à chacun de ces protagonistes pour en transmettre l’amour aux générations futures. Jeunet insiste sur cette passation à une jeunesse qui n’a pas forcément eu accès à leur filmographie … et qui n’aura peut-être pas l’occasion de découvrir d’autres pépites du genre. Motivé par l’humour et la créativité (une valeur qu’il respecte au plus haut point), Jeunet a tout à fait conscience que son cinéma fait aujourd’hui peur.

C’est que les producteurs et les directeurs de studio, désormais échappés des écoles de commerce, embrassent le formatage comme un véritable credo, se mêlant même désormais d’imposer les codes couleur : une aberration pour nos deux compères, surtout quand on sait le soin maniaque qu’ils apportent à l’esthétique de leurs films. Avec pareille méthodologie, impossible aujourd’hui de réaliser Amélie Poulain, de traiter librement le scénario d’Alien que pourtant Jeunet truffa de gags, injectant une à deux idées personnelles par scène, gérant son montage de bout en bout.

Qu’on se le dise : l’univers si particulier tissé par Caro et Jeunet, ensemble ou séparément, cet équilibre calculé et pertinent entre l’ombre et la lumière, le fantastique et le comique, la brutalité et la tendresse, aujourd’hui ne séduit plus les décideurs, alors qu’on en a tant besoin. « Le marketing a pris le pouvoir sur l’artistique » déplore Jeunet qui de son propre aveu s’accorde sur ce point avec d’autres artistes, Trois Gros, Jean-Paul Gaultier, Marie-Claude Pietragalla … Pas sûr qu’il tourne encore longtemps, car il en convient, il coûte cher. Mieux vaut alors faire des courts métrages, vivre de la pub, plutôt que de se plier au monitoring de DA qui n’en sont pas ?

Clap de fin donc pour cette exposition hors normes qui porte une haute conception du 7eme art, avant qu’il ne sombre dans les affres de la normalisation. Ce choix de programmation confirme le statut de la Halle Saint Pierre telle « une poche de résistance culturelle », dixit Martine Lusardy. Ainsi la mission du lieu et la portée de ce cinéma se rencontrent, s’harmonisent, se superposent pour refléter une conception de l’art comme émanation de l’imaginaire et de la fantaisie, une démarche créative pointue et intransigeante. On souhaite fort que le nain, l’album photos d’Amélie, l’enseigne de Delicatessen, tous ces objets si attachants, si mystérieux, pleins de poésie, ne se perdent plus sur les chemins de la vie, qu’ils prennent place dans un espace dédié, à l’image de celui initié par Guillermo del Toro pour collectionner les accessoires de ses films.

Ce serait l’occasion de garder trace d’un cinéma flamboyant que l’industrie étouffe et c’est pitié, et qui sait, d’encourager les cinéastes de demain à oser être différents.

Merci à Martine Lusardy, Jean-Pierre Jeunet et Marc Caro pour leur temps et leurs réponses.

Pour consulter l’album photos de l’exposition, suivez le lien.

Et plus si affinités

http://www.hallesaintpierre.org/2017/06/27/caro-jeunet/

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