Ex anima – Zingaro  : Zèbres en cavale

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Les drôles de dadas de Monsieur Bartabas ont fini par prendre le pouvoir à Aubervilliers. Ils tolèrent encore la domesticité des jeunes gens et filles jadis les surplombant pour tirer bénéfice de leur cabotinage à cinq pieds des pâquerettes. Ils font comme si. Ça les arrange, c’est possible, ou ne les gêne pas trop. Ils se prêtent, en somme, comme les bêtes qu’ils sont, à l’exhibition foraine et au simulacre de leur liberté.

La boucle est donc bouclée pour Bartabas. Avec Ex anima, il accomplit son rêve. Et celui de nous autres, spectateurs et sectateurs. Il annonce ses adieux au music-hall avec, comme il se doit, un spectacle à succès, qui est prolongé jusqu’aux jours meilleurs, son « ul­time créa­tion ». S’il est permis de douter de cette prise de retraite volontaires, on ne peut contester que le garçon ait innové dans le domaine balisé de l’art équestre, du spectacle circassien et du théâtre de la cruauté où il a voulu se situer, en jouant des coudes et se jouant des codes. Au contact de l’animal, le fondateur de Zingaro a voulu « s’en­sau­va­ger » ou prendre conscience de la part d’animalité qui reste enfouie dans le cerveau reptilien. Là ou Freud cesse ses investigations de Sherlock Homes au seuil de la petite enfance – état « sauvage », donc innocent, par-delà le bien et le mal –, le créateur démarre les siennes. L’aura de Bartabas en général et de ce spectacle en particulier tient à sa façon singulière et entêtée d’associer « le proche et le lointain », pour citer Benjamin. Le spectateur a ainsi la sensation de déjà vu, déjà ouï ou senti. Cette étrange poétique donne valeur universelle à une telle démarche.

Le titre du spectacle est pertinent et de bout en bout justifié par ce qui est donné à percevoir. La composante métempsychique est soulignée par la notion de souffle – divin, par essence, vital, par nécessité, musical, par plaisir –, qui définit étymologiquement l’espèce dont nous ressortons, que nous soyons tétrapodes ou bipèdes. Les premiers sons émis par une onzaine de pur-sang sans jockey proviennent de leur bruyante respiration, proche de la dyspnée ou du cornage, obtenue sur commande – des flocons d’avoine, de muesli ou de curly, dispensés par des cavaliers réduits à l’état de piétons marchant à l’ombre, récompensant chaque effort consenti par l’ongulé placé sous les projecteurs. La flûte prend le relais, qui émane de l’orchestre chinoisant formé par Fran­çois Ma­rillier, Vé­ro­nique Piron, Jean-Luc Tho­mas et Wang Li, perchés côté jardin, si l’on est en secteur un. C’est moins des prouesses équestres que de l’écho lointain de leur âge d’or que se soucie le metteur en scène. Des temps forts il y a, qui sont distribués aux bons endroits (l’expérience en la matière étant indiscutable), et viennent rompre ceux plus faibles de l’amorce. Se suivent sans interruption images oniriques, tableaux irréels mais tangibles, fantasmes accomplis, rythmés par le gamelan, enveloppés de pénombre, de brume artificielle et de lumière modulée.

On appréhende aussi l’impondérable, le retour du féroce, du terrible, de l’effroi. Le danger plane. La panique guette l’occasion du larron. Le risque est bien là, sous nos yeux, on doit en tenir compte. Ainsi, le massif cheval zain aux sabots camouflés de fanons semblables aux franges souples qui ornaient les épaulettes, est hissé au-dessus de la piste pour figurer Pégase. Il nous coupe littéralement le souffle. Une panne de charpente extraite d’un séquoia, dénichée je ne sais où, oblige l’animal feignant l’hésitation à jouer aux funambules. Le totem, sans tabou, de la saillie – finale et dérisoire – sur un canasson de bois produit une image-choc qu’on ne peut pas oublier, puisque c’est, précisément, de mémoire qu’il s’agit. Pour le reste, les loups semblent doux comme des agneaux après que six colombes ont annoncé la fin du combat.

Et plus si affinités

http://bartabas.fr/theatre-zingaro/spectacles/#ex-anima

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