empreintE : Vénus toute entière à sa proie attachée …

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empreintE – Hervé Photograff

C’est le vers fameux du Phèdre de Racine qui exprime le mieux la sensation première perçue en voyant ces silhouettes se faire face. Agenouillés, les deux êtres se contemplent, avec pour seuls liens la corde qui les unit et le pont intense de leurs regards dévorants. Hommes, femmes, qu’importe, les corps graciles, éphèbes hors du temps, androgynes universels, attendent dans la pénombre du Cirque Électrique d’accomplir leur rituel amoureux. Le festival Jerk Off s’inaugure ainsi sur un spectacle de toute beauté, dépassant d’entrée son cadre originel queer et alternatif pour se nimber d’une grâce sans pareille.

Certes il s’agit d’une chorégraphie autour du kinbaku, cette pratique séculaire de l’entrave héritée des traditions ancestrales samouraï, érigée désormais en véritable art érotique : la souffrance côtoie la jouissance, tandis que le maître attache et suspend son modèle. Mais FloZif et Solstyx ont voulu extraire cette technique ancestrale de son enveloppe primale, explorer d’autres rivages, interroger la relation entre ce cérémonial et la mémoire qu’il engendre ou qu’il réveille. Lier, être lié, volontairement, n’est pas anodin. On parvient à cette étape par un long cheminement, on aboutit à cet instant par une initiation révélatrice.

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empreintE – Aude Arago

Réalisatrice, actrice, modèle, FloZif a appris le kinbaku à Berlin auprès de Danya Sommer puis de Nicolas Yoroi. Solstyx, elle, vient du monde du théâtre, de la mise en scène, de l’écriture. Leur rencontre enfante ce formidable projet, qui balaie les préjugés : là où les performances de shibari reposent trop souvent sur un acte dominant doublé de spectaculaire japonisant, elles choisissent toutes deux de s’éloigner de ce patrimoine, pour s’orienter vers le maniérisme baroque, le classicisme antique. Précision du geste, tensions des liens savamment pensés, nous voyons l’une sculpter l’autre, la nicher dans un cocon tissé de cordes, dont chacune renaîtra dans l’extase.

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empreintE – Aude Arago

Relâchement, dépassement, mourir pour revivre, en une fraction de seconde, le corps entravé bascule hors de la gravité, pour s’abandonner à l’espace. La main de fer se fait douce afin de guider, caresser la nuque, la poitrine, rassurer, comme un murmure, un baiser de peau. Aveugle, la suppliciée, consentante et béate, remonte le fil du temps jusqu’à la matrice originelle, dans le son envoûtant de la mer, de la voilure des bateaux claquant au vent. Dans la mélopée des chants religieux, les deux créatures, unies par cet acte d’amour absolu, appareillent avec sérénité vers ce mystérieux pays de la plénitude, où les psychés tourmentées trouvent enfin le repos.

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empreintE – Aude Arago

Puisant dans le concept nippon de wabi sabi qui porte sur la notion de fêlure personnelle et la résilience qui peut en triompher, empreintE y accole le « corps à cordes » propre aux martyres de Caravage, la sensualité trouble de Genet. Si les vidéos projetées captent la trace éphémère des liens sur l’épiderme, l’ensemble de cette vibrante chorégraphie questionne la trace durable du souvenir, le marquage de l’esprit. En cette période où le rapport au corps s’avère de plus en plus complexe, exhibé outrageusement, voilé comme une faute, convoité ou redouté, sublimé ou dénigré, Solstyx et FloZif s’entravent à corps perdu pour restituer l’harmonie de la chair et de l’âme, réconcilier l’humain avec ses sens, son être et ses désirs.

A n’en pas douter, leur spectacle, qui n’en est qu’à sa deuxième version, connaîtra d’autres métamorphoses, porteur comme il est d’impressions si justes, si fortes et si nécessaires.

Et plus si affinités

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