Les Diables : Ken Russell et la frénésie fanatique des possédées de Loudun … et d’ailleurs

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Je ne vous le cache pas, je ne savais pas trop comment ancrer cette chronique dans notre actu, jusqu’à ce qu’un ami, surveillant dans un lycée, me rapporte cette navrante anecdote : une des élèves a refusé de s’assoir à côté d’une de ses camarades sous le prétexte que cette dernière, sujette aux crises d’angoisse un peu spectaculaires de l’adolescence, est, tenez-vous bien, possédée ! Oui oui vous avez bien lu : la demoiselle, issue d’une famille ultra croyante, est convaincue du bien fondé de la chose. On est tenté de se dire : « J’hallucine !Allo quoi ! » avant de se remémorer le film coup de poing de Ken Russell, qu’à ce titre il faudrait d’urgence projeter dans toutes les structures scolaires pour activer une prise de conscience musclée.

Les Diables donc : tourné en 1971 en s’appuyant sur la pièce de John Whiting et le livre d’Aldous Huxley, le film revient sur l’affaire des possédées de Loudun. Nous sommes au XVIIeme siècle, dans une France que Louis XIII et Richelieu peinent à unifier après des décénies de guerres religieuses opposant catholiques et protestants. Loudun justement voit la cohabitation plus ou moins houleuse des deux communautés sous la houlette du gouverneur Sainte Marthe qui vient à mourir. Il revient alors à l’abbé Grandier, fringuant ecclésiastique aussi séducteur qu’intelligent et cultivé, de perpétuer son œuvre, en refusant le démantèlement des remparts qui marquent l’autonomie de la cité.

Il va donc falloir se débarrasser de l’importun. Et pour ce faire, rien de mieux qu’un beau procès en sorcellerie, déclenché par la vague de possessions en chaîne qui frappe un couvent voisin,où les bonnes sœurs sont soudainement prises de frénésie hystérique, affirmant à qui veut bien l’entendre qu’elles ont été séduites et corrompues par Grandier, cet infâme suppôt de Satan. De cette folie collective digne d’un Kafka, le pauvre abbé ne ressortira pas vivant. Et Ken Russel de se saisir de ce fait divers effrayant pour en tirer une fable baroque sur le fanatisme et la répression des mœurs, la manipulation politique de la religion, la position délicate du libre penseur dans un système coercitif.

Dans des décors stylisés où dominent le noir et le blanc, Oliver Reed plante un Grandier d’envergure, charnel, puissant, sûr de lui et de son bon droit, qui ne pliera jamais, même sous la torture, même face au supplice abject du bûcher. A l’inverse, Vanessa Redgrave incarne la mère supérieure du couvent maudit, celle par qui le malheur arrive : laide, frustrée, envieuse, dure, obsédée, hystérique et névrosée parce que recluse et soumise à des interdits comportementaux ineptes et contre-nature. La raison contre la passion, le bon sens et la tolérance contre la folie aveugle et la violence fanatique.

Le tout dans un climat de férocité sociale incroyable, où les morts de la peste s’accumulent dans les charniers, où l’ignorance règne de même que la faim et la misère : les séquences d’exorcisme sont d’une brutalité insoutenable, reflètent des pratiques barbares, qui légitiment la torture et le viol comme armes de lutte contre un prétendu ennemi démoniaque, où la foi est dévoyée par une démence collective terrible, car indomptable quand on la déclenche et l’encourage officiellement. La cacophonie qui sert de bande originale à cette bacchanale atroce souligne le dérèglement général du discernement.

On ressort du film complètement traumatisé, par la volonté express d’un réalisateur peu enclin aux compromis. Visuellement superbe, magistralement interprété, mené de main de maître par un cinéaste énergique et convaincu, Les Diables n’a rien perdu de sa force de frappe, bien au contraire : en cette période où les obscurantismes de toutes tendances renaissent de plus belle sur le terreau de la bêtise et de la lâcheté humaines, ce pamphlet flamboyant tord le coup aux dérives des sectarismes et intolérances. Il est d’autant plus nécessaire de le voir que son image puise au réalisme, à la crudité revendicatrice et libertaire des 70’s, qui n’a rien de commun avec le spectaculaire numérique actuel, dont on sent au premier regard qu’il est factice.

Et plus si affinités

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