Dernière sommation de David Dufresne : de l’étendue irréconciliable des dégâts

Il était une fois la France en pleine crise. Une fois de plus. Manifestations, contestations, le pouvoir en place veut imposer ses réformes malgré le refus de la population, quitte à user des forces de l’ordre pour mater le vent de révolte qui n’en finit plus de souffler. Au cœur de la tornade, une vieille dame en gilet jaune, une jeune femme en veste de jogging noir, un flic fatigué de ce qu’il voit, un ministre qui tweete en dépit du bon sens, un journaliste indé qui témoigne de la violence croissante dans les manifestations … voici les personnages qui font l’intrigue de Dernière sommation, le roman de David Dufresne.

Dufresne, lui-même journaliste qui écrit depuis des années, aiguisant initialement sa plume dans les milieux punk et rap avant de consacrer sa carrière à l’observation des us et coutumes en vogue dans les forces de l’ordre. Et de constater qu’elles n’ont plus grand-chose à voir avec cette belle et généreuse appellation de « gardien de la paix ». En pleine guerre sociale, alors que la lutte des classes s’est réveillée, le reporter sillonne les manifs, recensant les brutalités qu’il voit ou qu’on lui rapporte via un compte Twitter alimenté au jour le jour de photos de mutilations, yeux crevés, mains arrachées, têtes explosées …

« Allo @Place Beauvau » … la tournure est désormais connue de tous les manifestants … et des pandores. Qui n’apprécient guère, on s’en doute, l’étalage, preuves à l’appui, de leurs dérapages. Car Dufresne vérifie tout avant de poster. C’est bien, nécessaire, urgent même. Mais ce travail de documentation exceptionnel se dilue dans les millions d’infos quotidiennement balancées sur la toile. Les cas se succèdent, comme les pétales d’une marguerite qu’on effeuille. Une photo en chasse une autre, l’oubli gagne, la lassitude, une forme d’anesthésie face à l’horreur.

Comment contrer ce phénomène tout naturel de l’infobésité des réseaux sociaux ? En laissant un écrit de papier, un polar qui s’enracine profond dans le vrai social (le choix du genre n’est pas un hasard), Dufresne synthétise une année de répression, saisissant sa montée en puissance orchestrée par un pouvoir autiste, interrogeant la dérive d’une institution censée initialement nous protéger … avant qu’elle ne soit soumise aux diktats de rendement d’un certain Sarkozy. Le péché originel, le ver dans le fruit, le début de la fin …

Avec l’exigence d’un Denis Robert, la virtuosité d’un Lester Bang, Dufresne met à jour les compromissions, les jeux de pouvoir, les décisions prises en haut de l’Olympe … et les confronte avec la férocité subie sur le terrain. Stratégie du chaos, effet traumatique : chaque page vous sert un peu plus le cœur, tandis que vous mesurez l’étendue de la catastrophe. Où tout cela va-t-il nous mener ? Pas de réponse concrète bien sûr, mais avec son écriture sur le vif, le journaliste offre un report en stop motion d’une situation implosive.

La stratégie rédactionnelle adoptée évoque celle de Zarca dans Paname Underground, de Jules Vallès dans sa trilogie. Une autobiographie romancée à moins qu’il s’agisse d’une auto-fiction, enracinée dans les convulsions très réelles d’un temps régressif, où, sous couvert de réformes d’avant-garde, les Gros liquident les acquis chèrement conquis par les Maigres, quitte à s’essuyer les pieds sur ce qui reste de démocratie à coup de matraques et de LBD. Une exagération ?

Depuis la sortie du livre, le conflit s’est envenimé avec la réforme des retraites. Ce ne sont plus les gilets jaunes seulement, mais les syndiqués qui se font casser la gueule à chaque manif. Les journaux enfin en parlent ouvertement, Le Monde, Anne Sinclair sur son blog, histoire de constater les faits, de s’en étonner … nous leur conseillons donc de parcourir de toute urgence la prose de Dufresne pour évaluer l’étendue réelle, irréconciliable des dégâts … le reste n’est que littérature.

Et plus si affinités

https://www.grasset.fr/livres/derniere-sommation-9782246857914

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