Cinéma / Sur le chemin de l’école – Pascal Plisson : le savoir est un combat

« Vous en avez pensé quoi ? » C’est mon voisin de fauteuil qui m’interpelle avant une projection presse, alors que j’épluche le dossier de présentation du film de Pascal Plisson, visionné quelques jours plus tôt. « J’ai adoré. » « Ah ? » L’air navré d mon interlocuteur me donne l’impression que je suis une pauvre attardée indigne d’avoir posé mon misérable fessier dans ces coussins réservés à l’élite critique.

Désolée, M’sieur, mais je persiste et je signe. Même si ce film distribué par la Walt Disney Company France vous semble un peu trop sirupeux et manichéen en mode « Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes/ Tout le monde il est beau, tout le monde il est gentil » (ce qu’il est du reste, je n’en disconviens pas), eh bien j’ai adoré.

Parce que quand je ne suis pas modestement rédac chef d’un webmag qui se bat pour exister (le sens du combat, il faut l’avoir aux tripes pour s’accrocher dans ce milieu culturel quand on déboule sans sortir du sérail), eh bien j’essaye d’être prof. Depuis 20 ans (oh Bon Dieu ça nous rajeunit pas). Alors j’en ai vu passer des élèves, par dizaines. Qui ont peiné pour obtenir leurs exams. J’ai vu les comportements changer certes, mais entre passion et rienàfoutrisme, l’équilibre est demeuré, altéré par l’écoeurement devant des programmes imbuvables et la peur de l’échec.

Tandis que nous vivons dans l’abondance et le bien être, face à nous, ces 4 gamins isolés dans leurs contrées lointaines, comme des milliers d’autres, vivant dans la misère, conscients de la chance qu’ils ont de pouvoir aller à l’école, prêts à risquer leur sécurité et leur vie pour y aller, si jeunes encore, affrontant la brousse, la montagne, les éléments, les animaux sauvages, en prime obligés de surveiller leurs cadets qui les accompagnent.

J’imagine la tête effarée de mon lecteur. Oui vous avez bien lu, ce film détaille le chemin parcouru par quatre gosses pour aller à l’école. Leur paysage quotidien ? Le Kenya brûlé de soleil, la froide Cordillière des Andes, l’Atlas hostile, le Bengale sablonneux. Entre deux heures et une journée de marche pour atteindre l’école la plus proche, pas de métro, pas de transports, pas de bus, pas d’hélico, pas de tapis volant, pas de téléportation, pas d’eau, pas de vivre, pas de portable… leurs pieds, leur sac. Et ils arrivent à l’heure. Propres. Nickels dans leurs uniformes. Les devoirs faits. Et justes.

Sans se plaindre un seul instant alors qu’ils pourraient se rompre le cou dans un ravin, se faire broyer par une charge d’éléphants. Se faire enlever, frapper, violer sur le chemin. Se noyer également. Eh oui, l’un d’entre eux est handicapé, ce sont ses frères qui poussent comme ils peuvent sa chaise roulante bouffée de rouille, qui s’enlise au premier cours d’eau venu, il n’y a pas de pont, faut bien traverser. Une autre est une gamine paumée dans les montagnes marocaines, et vu sa taille, elle ne ferait certainement pas le poids face à des agresseurs.

Peu importe, ils y vont, ils foncent. Parce qu’ils ont pigé que l’enseignement est leur seule porte de sortie. Alors oui, le film a ses côtés « Ile aux enfants, soyez sages et obéissants, prenez exemple, vous plaignez pas, quand on veut, on peut », oui il est convenu par moments. Dés le début on sait de quoi il s’agit, c’est expliqué dans le générique, pas de surprise donc. Hormis celle de réaliser l’ampleur des difficultés annoncées, vécues et surmontées au quotidien avec en tête constamment un « Non, c’est pas possible ! ». Eh bien, si.

Et la prise de conscience des inégalités flagrantes qui existent, du travail qui reste à accomplir pour amener la connaissance dans les coins les plus reculés du monde. Des coins que nous convoitons habituellement pour leur rareté touristique et qui soudain se révèlent beaucoup moins amènes, malgré la beauté fulgurante des panoramas. Plisson a justement cette intelligente de confronter la beauté des pays filmés et la servitude qu’ils imposent dans le quotidien. Proche des gamins qu’il filme, il n’a aucunement tenu à ce qu’ils « jouent leur rôle ». Chacun s’est livré comme il l’a voulu et le réal a dû s’adapter au rythme des enfants, les suivant sur leur parcours avec parfois bien des difficultés physiques.

Et les gosses n’ont pas joué les stars, l’un d’entre eux ne voulait même pas être filmé, il a fallu transformer le tournage en projet pédagogique pour qu’il accepte. Un autre ne s’est laissé convaincre que quand il a eu confirmation que cela n’altèrerait pas son travail scolaire ni ses résultats. Bosseurs, motivés, humbles ? Surtout témoins de réalités peu probables dont ils s’accommodent et qu’ils neutralisent pour avancer.

Le film dure 1h17. Trouvez le temps d’aller le voir, ça vaut le coup. Car outre la prise de conscience et le caractère informatif du film, vous en sortirez différents, avec une pêche pas possible et l’envie d’aller de l’avant, vous aussi, malgré les obstacles. C’est, je pense, là la force que nous communique ces gosses si éloignés et si proches.

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