Cinéma : Laurence Anyways, troisième volet d’une trilogie d’amours impossibles ?

Après avoir détesté sa mère dans J’ai tué ma mère (2009) et vécu une déception amoureuse dans Les Amours Imaginaires (2010), le jeune réalisateur québécois Xavier Dolan met en scène dans son troisième film un nouvel amour impossible, celui entre Fred et Laurence, transsexuel.

Laurence, professeur de littérature à Montréal, vit une histoire d’amour fusionnelle avec Fred jusqu’au jour où celui-ci lui annonce son besoin de devenir la femme qu’il a toujours senti vivre au plus profond de lui-même. C’est un véritable bouleversement que provoque cette révolution personnelle. Si dans un premier temps Fred accepte par amour cette transformation, elle ne parvient pas à s’affranchir du regard des autres et des codes de la société, signant l’échec de leur amour.

Laurence Anyways est donc moins l’histoire d’un transsexuel que celle d’un amour impossible entre une femme qui aime les hommes, et un homme qui veut devenir femme. D’ailleurs, la psychologie de Laurence reste opaque, sa transformation nous paraît même peu crédible. Seules les conséquences de sa nouvelle apparence se manifestent au spectateur : bouleversements amoureux, professionnels mais aussi quotidiens. Ce n’est pas dans le regard de Laurence, imperturbable au milieu du chaos qu’il a déchainé, que l’on comprend ce que cela signifie d’être différent, mais dans le regard des autres. Regards d’inconnus, d’élèves, de collègues, regard de la femme aimée ou de la mère, c’est par l’extérieur qu’est appréhendé le transsexualisme, et plus largement l’expérience de la différence quelle qu’elle soit.

Avec Laurence Anyways, Xavier Dolan interroge donc la normalité et l’anormalité sans trouver de réponse. Cette affirmation de soi vaut-elle la solitude dans laquelle s’engouffre Laurence ? Le film ne tranche pas, laissant flotter le doute jusqu’à la fin.Laurence Anyways force plus l’admiration par ses qualités esthétiques que par un message qu’il n’a pas la prétention de délivrer. Fasciné par l’époque de son enfance, le réalisateur de 23 ans choisit les années 90 comme décor et s’occupe personnellement des costumes, considérant la mode comme un art à part entière.

La bande sonore du film s’impose comme un personnage de premier plan. Au lieu de se greffer sur les scènes d’émotions, comme on a l’habitude de le voir, la musique de Laurence Anyways renverse l’ordre des choses, et provoque elle-même l’émotion chez le spectateur. C’est elle qui donne au film son rythme et transforme certaines scènes en de véritable « clips ». A cet égard, l’arrivée de Fred à un bal aux allures baroques sur le titre « Fade To Grey » de Visage fascine. Tout au long du film Xavier Dolan nous fait naviguer sans complexe de Beethoven à Depeche Mode, de Vivaldi à Moderat, de Satie à Céline Dion.

Cet ensemble forme une machine parfaitement huilée, un monstre de perfection aux allures élégantes. C’est d’ailleurs peut-être l’un des regrets que l’on peut formuler sur ce film : une tendance à s’enfermer dans une perfection trop éloignée de la réalité des sentiments humains, une totale maîtrise de chaque image qui amenuise la sincérité du film. L’accumulation de plans sophistiqués, les trop nombreux collages et juxtapositions d’images aboutissent à une perte de cohérence de l’ensemble du film ainsi qu’à un manque de spontanéité. Les fabuleuses trouvailles de Dolan auraient pu acquérir une plus grande justesse si elles avaient été plus rares.

Au-delà de l’esthétisme, Laurence Anyways regroupe néanmoins certaines qualités indéniables. On comprend aisément l’attribution du prix d’interprétation dans la catégorie « Un certain regard » du festival de Cannes à Suzanne Clément (Fred). Avec force et générosité, elle se prête à l’exercice difficile d’incarner un personnage qui perd le contrôle de soi-même et le réussit avec brio. On découvre aussi un autre visage de Monia Chokri (Stéfanie, sœur de Fred) déjà présente dans Les Amours Imaginaires. Son cynisme est un régal.

La longueur du film (2h39) ne laisse pas indemne. Xavier Dolan nous a concocté une véritable fresque cinématographique : dix ans de la vie de Laurence et de Fred, dix ans de transformation, de lutte, d’amour, de ruptures, de retrouvailles, de doutes et de douleur. Les métaphores qui ponctuent le film lui donnent une tonalité irréelle. Avec Laurence Anyways, on perd les repères de la réalité, on trouve presque normal que des vêtements tombent du ciel, qu’un torrent sorti de nulle part se déverse sur Fred ou qu’un papillon sorte de la bouche de Laurence. Laurence Anyways, laisse la liberté au spectateur de fixer ses propres frontières entre le rêve et la réalité.

Et plus si affinités

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