Chorégies d’Orange 2012 / Turandot – Puccini : princesse tueuse et superproduction lyrique

Voici bien le type d’opéra qui sied aux dimensions épiques de l’amphithéâtre mythique d’Orange. Du grand, du gros, du lourd, des chœurs, des figurants, des morceaux de bravoure … à croire que Puccini a composé l’histoire de sa sanglante princesse spécialement pour les dimensions titanesques du lieu.

Je résume en quelques mot pour les néophytes. Fille de l’empereur de Chine, la sublime Turandot refuse d’épouser qui que ce soit, et pour échapper aux affres de la nuit de noces elle a mis en place un système des plus efficaces : une énigme qui conduit à la mort ceux qui ne peuvent y répondre. Et jusqu’à présent personne n’a répondu. Tandis qu’on mène à l’échafaud un enième malheureux candidat, Calaf, prince déchu, décide de braver le sort. Il répondra à l’énigme, mais devant le dégoût de Turandot, il posera lui-même une énigme, si la princesse y répond, il mourra.

Turandot à Orange

Bien sûr il y aura un happy end, pourtant endeuillé par le sacrifice de Liu, la petite esclave amoureuse de Calaf qui préferera se tuer que de révéler la solution du mystère sous la torture. Typique dans les œuvres de Puccini où tigresses et brebis voisinent avec bonheur quand elles ne se superposent pas. Et comme un fait exprès, les Chorégies ont de multiples fois rendu honneur à ces héroïnes, et plus particulièrement Turandot dont les trois actes ont toujours été restitués avec des distributions et des mises en scène coup de poing. Et la représentation du mardi 31 juillet 2012 n’a en rien démenti la tradition. Car pour mettre en action l’histoire inspirée par le dramaturge Gozzi, contemporain de Carlo Goldoni et l’un de ses concurrents, les orgas des Chorégies ont frappé fort, avec plusieurs atouts imparables.

Une mise en scène efficace et intime à la fois

La mise en scène tout d’abord, toujours un challenge à Orange car il faut pouvoir positionner figurants et solistes sur le plateau qui est vaste. Si l’acoustique y est impeccable, la gestion des troupes y est beaucoup plus délicate. En l’état le metteur en scène Charles Roubaud a sorti son épingle du jeu avec brio, et l’affrontement de Turandot et de son prétendent Calaf ont su passer sans entrave de la confrontation publique à la déclaration intime, insistant bien sur la découverte du sentiment amoureux par la frigide princesse ; un plus notoire pour la symbolique : cage où Turandot apparaît enfermée comme enclose dans ses frustrations et ses névroses (n’oublions pas que le personnage a largement inspiré le syndrome du vagin denté, commenté par nombre de psychiatres), cape noire que Calaf arrache au moment d’embrasser la belle qui se retrouve alors enrobée d’une soyeuse robe blanche pure et virginale.

Le choix de la stylisation esthétique

Des décors et des costumes justement qui sont beaux, tout en étant très stylisés. Le travail du scénographe Dominique Lebourges, secondé de l’ingé lumières Avi Yona Bueno a permis d’animer l’ensemble du théâtre en restituant les dimensions de la cité impériale sans nous noyer dans les dorures et les flonflons. On apprécie le jeu des projections, notamment les dragons triomphants qui déroulent leurs anneaux sur les dernières mesures de l’opéra. Quand aux costumes de Katia Duflot, ils sont à la fois dépouillés, sobres et de très belle facture, jouant sur le noir, le blanc, le gris. Ainsi Turandot vêtue de ténèbres comme une veuve noire, singularisée par un lourd pectoral qui l’étouffe dans sa pâleur de poupée impériale.

Une distribution marquante

Hors de question de monter ce type de machine avec des voix médiocres. Il faut du coffre pour tenir les rôles principaux et porter les vocalises dans un espace aussi grand que l’amphithéâtre, réputé des mélomanes pour sa grande qualité sonore. En l’occurrence, les prestations de Maria Luigia Borsi en Liu et surtout de Lise Lindstrom en Turandot furent d’une très grande qualité. Saluons la présence de la cantatrice qui prenait la difficile succession de légendes comme Callas, Sutherland ou Dimitrova qui marquèrent le rôle. Avec son timbre acidulé et frémissant, sa silhouette mince et nerveuse, Lindstrom sut incarner l’hystérie de la princesse, avec néanmoins cette pointe d’humanité qui l’illuminera finalement.

La prise de rôle de Roberto Alagna

C’était là le vrai défi de cette distribution : Roberto Alagna est une figure emblématique, un ténor touche à tout qui a su conquérir le cœur d’un large public en dehors des rangs d’afiscionados. Sa prise de rôle pour Calaf fut difficile car il était souffrant et cela ne pardonna pas avec le grand air « Nessun dorma » ; dommage car il faut vraiment du courage pour reprendre le flambeau après des monstres sacrés comme Alfredo Krauss ou Pavarotti qui incarnèrent Calaf comme personne. Disons le clairement, Alagna ne sera jamais à mon sens un grand Calaf mais il a un mérite que personne ne peut lui retirer : s’attaquer à ce rôle avec en perspective le fait de le faire découvrir par delà les habitués. De même toute la distribution et sa retransmission sur une chaine nationale et publique.

A l’heure où la culture s’enclave de plus en plus, cela n’a pas de prix.

Et plus si affinités

http://www.choregies.asso.fr/fr/date4.html

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