Le Bureau des légendes : s’ils sont espions, ils n’en restent pas moins hommes …

Vous désirez partir en vacances en Iran ou en Azerbaïdjan ? Vous avez une tendance à la parano ? Vous sublimez le métier d’espion ? Ne regardez pas Le Bureau des légendes, sous aucun prétexte. Malheureux que vous êtes, la série propulsée par Canal + sous la direction d’Eric Rochant risque fort de remettre à plat vos désirs de villégiature et d’évolution professionnelle, tout en vous déclenchant une crise d’angoisse par dessus le marché. Le tout avec un talent rare qui explicite le succès de ce feuilleton passionnant car rigoureusement construit et magnifiquement interprété.

Pour ceux qui l’ignorent, ce bureau des légendes n’est en rien une fabrique de licornes ni de petites fées et d’elfes joueurs. En l’état il s’agit d’un des services les plus importants de la DGSE en charge du renseignement. On y forme et téléguide les agents parachutés en milieu hostile aux quatre coins de la planète afin de glaner les informations essentielles pour mener les actions diplomatiques et guerrières de notre chère patrie. Et pour ce faire, il convient que les dits agents puissent camoufler leur identité, d’où le façonnage d’existences factices qui doivent faire sens et dans lesquels ces messieurs dames se coulent le temps qu’il faut pour parvenir à leurs fins, … parfois des années. Ils en sortent une fois la mission bouclée, laissant derrière et du jour au lendemain, jobs, maisons, train de vie, pseudo amis, amants pour être rapatriés fissa dans l’Hexagone.

C’est par exemple le cas de Malotru, qui revient tout juste de six années passées en Syrie. Tout devrait bien se passer, … sauf que Malotru est amoureux d’une belle sultane laissée là-bas. C’est là la racine du drame qui alimente les rebondissements haletants de ces trois saisons excellentes : l’attachant Malotru reprend contact avec son ensorcelante maîtresse venue à Paris, profitant de son ancienne identité pour vivre cette idylle vouée au malheur … et qui va l’entraîner loin dans des chemins escarpés semés d’emmerdes pires les unes que les autres … jusque dans les griffes de Daech. Autour de lui, ses collègues, ses supérieurs, sa fille, les agents demeurés en place … les situations explosives se superposent, observateurs enlevés, négociations troubles, dans un crescendo où la violence physique n’est finalement que l’aboutissement exutoire d’une longue attente teintée de stress.

Amateur de John le Carré, réalisateur du très bon Les Patriotes déjà dédié aux sections d’espionnage du Mossad, Rochant profite du format spécifique de la série télévisée pour explorer un univers trop souvent magnifié. Oubliez l’aura spectaculaire du monde de James Bond, les usagers du bureau des légendes vivent dans l’ombre, portent des costumes à deux balles, n’interviennent pas ou peu sur le terrain, se font bouffer par leur boulot, ont des vies perso de merde. Seuls, angoissés, ils passent leur vie à soupçonner tout le monde, à contrôler leur univers en permanence, ce qui n’empêche pas les dérapages, les fuites, les trahisons, les défections … s’ils sont espions, ils n’en restent pas moins hommes, le cynisme de Tartuffe en moins, son hypocrisie en plus. Et certains le vivent mal.

Pas facile de tenir la route dans ce climat de défiance permanente, où les liens affectifs sont tout sauf viables. Crédibles, les différentes configurations abordées, depuis la cellule de crise jusqu’aux interventions sur le théâtre de guerres larvées qui ne disent pas leur nom rappellent que ces drames humains n’ont que peu de poids face aux impératifs politiques. Du coup la logique manichéenne s’effondre. Et les avis un peu faciles en mode : « Qu’est-ce qu’ils foutent au gouvernement ??? Si ça ne tenait qu’à moi, je te les bombarderais tous, le problème serait vite réglé, tiens ! » d’être évacués par cette démonstration cinglante. Non les choses ne sont pas aussi aisées à régler, tout se joue à la seconde près, au détail. Le clash des cultures, la barrière de la langue, des objectifs antagonistes … pour s’y retrouver dans ce chaos et le gérer, il faut des experts, dotés de circonspection et de patience.

Ce que les acteurs de cette saga vont s’ingénier à mettre en avant. Parmi un casting flamboyant et homogène, on appréciera la prestation de Mathieu Kassovitz, à l’aise dans ce rôle tout en profondeur, froid en apparence, en constant rééquilibrage, insaisissable, manipulateur mais fragile, un véritable maître espion dans la grande tradition de la Guerre Froide ; Jean-Pierre Darroussin prête à son personnage de directeur une humanité incroyable, doublée de rigueur et d’une maîtrise de professionnel. Sara Giraudeau prête ses airs de poupée étonnée à Marina Loiseau jeune espionne pleine de talent. Très cohérent l’ensemble prête à ce récit palpitant une étoffe émotionnelle particulière qui y fait beaucoup dans le succès de cette fresque en devenir puisque la quatrième saison est déjà dans les tuyaux. Une chance, car Le Bureau des légendes a encore beaucoup de choses à révéler …

Et plus si affinités

http://www.canalplus.fr/series/pid8008-le-bureau-des-legendes.html

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