Belle d’hier, Phia Ménard : Lessive pour tous

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Un premier rideau, sorte de plateau incliné, recouvert d’une feuille d’or et baigné de lumière, se lève, laissant apparaître d’énormes congélateurs aux portes transparentes. Cinq hommes – peut-être des femmes – en combinaison noire semblent s’y affairer. Ils déplacent d’immenses et énigmatiques figures. Puis ouvrent les portes et installent celles-ci sur le plateau. Le froid s’échappe et s’engouffre sur la scène, jusqu’à gagner les spectateurs des premiers rangs. Réveil de sensations, d’émotions. L’accumulation des ces entités figurées par de grands manteaux, les bras ouverts pour certaines, ne tarde pas à créer l’étouffement, l’angoisse. Le voyage a déjà commencé et il est évident qu’il nous emportera loin.

Artiste du ressenti, de la matière (la glace dans P.P.P), des éléments (le vent dans L’Après-midi d’un foehn et Vortex), de la chair, de la transformation, Phia Ménard ne nous laisse jamais passifs, contemplatifs. Elle transmet sans intermédiaire son besoin inextinguible d’éprouver les choses, de se laisser traverser par elles. Avec Belle d’hier, sa nouvelle création elle convoque la société patriarcale, la caverne où tout a commencé, les princes charmants que chaque femme devrait attendre religieusement. Partant du principe fondateur de nos sociétés masculines, à savoir un énorme malentendu, les premiers hommes croyant que les femmes réglées gâtaient la chasse leur imposèrent de ne plus les y accompagner et de rester cueillir près du foyer, mais aussi du mythe prévoyant que chaque petite fille est une princesse en devenir et qu’elle sera sauvée par un prince, charmant il va de soi, Phia Ménard déconstruit l’illusion dans laquelle nous baignons depuis tant de siècles.

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Elle charge pour ce faire cinq interprètes, Isabelle Bats, Cécile Cozzolino, Géraldine Pochon, Marlène Rostaing et Jeanne Vallauri, toutes aussi puissantes les unes que les autres de par leur engagement physique et le souffle commun qu’elles génèrent. Ce choeur de femmes prend sans ménagement le taureau par les cornes. Quittant leur combinaisons noires, elles vont se révéler. Vêtues de robes de petites filles pastels, ce sont elles qui vont opérer le rangement. Avec vitalité, ferveur, détermination, elles vont défaire ces figures autoritaires, troublantes, les renverser, les séparer, les nettoyer. Il ne restera qu’une matière vierge prête à être travaillée.

Avec une grande précision, elles sont tout entières à ce qu’elles font. Dans l’instant, elles retournent des kilos de tissu, les piétinent, les suspendent, lavent certaines parties, en battent d’autres, rien ne doit ressembler aux formes originelles. Elles s’acharnent alors à transporter poubelles et seaux d’eau, des tuyaux d’arrosage pour mener à bien le travail de nettoyage et de rangement jusqu’au bout. Comme dans d’autres spectacles de Phia Ménard, on est saisi ici par la force du mouvement, la puissance physique et l’habileté qu’il nécessite, sa répétition mais aussi le temps qu’il faut pour créer de nouveaux espaces, de nouvelles formes, de nouvelles sensations. 

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Phil Ménard possède cette faculté de donner chair au temps. Il devient matière, crée des images toujours incroyables, esthétiques mais jamais esthétisantes, comme cette inquiétante forêt de manteaux glacés qui fondent les uns après les autres de manière aléatoire au début de la pièce, reflétant la fin du mythe, ou encore ces femmes nues quittant la scène, aspirées peut-être par la curiosité d’un autre monde, et s’engouffrant dans un trou vertical de lumière rouge. Magnifiques images, indélébiles qui créent autant de sensations que de réflexions.

Belle d’hier nous invite à un gigantesque nettoyage de printemps. Un immense rangement. Une lessive où le linge de tous, hommes et femmes, est lavé, frotté, frappé, rincé, essoré, étendu. Le propos artistique, de par ces constructions, ces actions, ces souffles, ces jeux avec la matière (poids, fluidité, rigidité), avec le temps et l’espace, se voit complètement transcendé. Tant de choses sont mises en oeuvre, avec intelligence et conviction, qu’on est transporté dans un monde bien plus vaste que celui dans lequel on aimerait nous faire rentrer. 

« Nous n’inventons rien, nous le voyons différemment » : une invitation de l’artiste qui ne peut être qu’honorée. 

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Et plus si affinités

http://www.cienonnova.com/

http://www.theatredelaville-paris.com

 

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