Apocalypse now : chef d’oeuvre à lectures multiples

Décidément, ce film n’en finit plus de défrayer la chronique. Après un tournage à haut risque digne d’une danse macabre en mode internement psychiatrique, une présentation morcelée ET néanmoins primée au festival de Cannes 1979, et l’édifiant documentaire Au coeur des ténèbres : L’Apocalypse d’un metteur en scène, Apocalypse now perpétue le mythe en enchaînant les versions au gré des desiderata de son exigeant réalisateur. Car Coppola, qui a repris du poids depuis le calvaire que fut ce tournage épique, n’en finit plus de tailler dans la masse des rushes qui composent à l’envi cette geste moderne.

Dernier épisode de la saga, la sortie fin août du Final Cut, présentée en avril durant le festival du film de Tribeca pour célébrer les quatre décennies du film avec une édition restaurée d’après le négatif de base, moins 20 minutes du gigantesque Apocalypse Now Redux diffusé en 2001, qui lui-même ajoutait 49 minutes de péripéties à la version première de 1979. Bref un long métrage à géométrie variable, dont les moutures racontent certes la même histoire lugubre, mais avec des colorations différentes, colorations qui varieront probablement à l’avenir, vu le nombre de rushes qui n’ont pas été exploités et la prolixité de Coppola, qui, pareil à Balzac, n’en finit pas de revoir son chef d’œuvre.

C’est qu’Apocalypse Now a tout d’une Comédie Humaine horrifique, qui nous plonge, via l’intrigue initiale d’Au coeur de ténèbres de Conrad mêlée à l’évocation de la guerre du Vietnam, dans une descente brutale et hallucinée au tréfonds de l’atrocité dans ce qu’elle peut avoir de plus mystique. L’histoire, on la connaît tous : un jeune capitaine des Forces Spéciales est commandité par l’état major américain pour retrouver un colonel devenu fou et hors de contrôle avant de l’exécuter. Pour meurtre. « Condamner quelqu’un pour meurtre au Vietnam, c’est comme filer des PV pour excès de vitesse aux 24 heures du Mans » souligne en son fort intérieur l’officier chargé de cette triste besogne.

Et son périple va confirmer ce constat absurde, dans une surenchère de monstruosité démente. La scène de la charge des hélicoptères avec « La Chevauchée des Walkyries » en musique de fond est désormais inscrite dans l’inconscient collectif comme dans la culture populaire. Elle ne doit pourtant pas éclipser le reste de l’œuvre, d’une complexité consommée, dans le scénario comme dans la photographie et les cadrages, dans l’interprétation d’un casting initiateur où les stars Marlon Brando et Robert Duvall, échappées du Parrain tourné en 1972, côtoient les jeunes loups en devenir que sont Martin Sheen, Frederic Forrest, Larry Fishburne, Scott Glenn ou Harrison Ford. Avec en parallèle l’ovni Dennis Hopper.

Et comme une tornade, une folie partagée, une démesure légendaire. Un récit qui colle à la réalité d’une guerre atroce et inutile, dont Coppola évoque l’ancrage colonialiste dans la version Redux avec la séquence de la plantation française, dont les membres apparaissent comme des spectres annonciateurs du chaos final. Que dire de plus ? Pour cerner l’ampleur de ce chef d’œuvre, il convient d’en détailler les trois lectures au travers de visionnages répétés, en commençant bien sûr par la première … et en attendant celles qui ne manqueront pas de suivre. Car Coppola n’en finira de retravailler ce récit qu’au jour de sa mort.

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