Anton Tchekhov 1890 : du véritable usage du talent

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Comment prend-on conscience de son talent et pour en faire quoi ? Voici en substance la problématique qui légitime le superbe portrait de René Féret consacré à l’émergence de l’auteur russe Tchekhov. Un portrait oui, bien plus qu’un biopic :

Partagé entre son amour de la médecine et l’écriture qui coule naturellement de sa plume, Tchekhov en 1890 voit sa carrière s’envoler. De façon fulgurante et éphémère puisqu’il meurt à 44 ans dévoré de tuberculose. C’est cette éclosion que le réalisateur observe avec attention, tendresse et délicatesse. Car son film est acte d’amour pour un auteur dont il connaît à n’en pas douter la force, les nuances et les fragilités. S’appuyant sur une série d’acteurs d’une exceptionnelle qualité, parmi eux Robinson Stevenin, Jacques Bonnafé ou Jacques Pierrot, Feret retrace un parcours, une affirmation, un jeu d’équilibre où Tchekhov, incarné par un Nicolas Giraud très inspiré, toujours cherche à conserver son honnêteté intellectuelle, son formidable sens de l’observation, sa pertinence, sa fraîcheur. Malgré le succès, malgré l’argent, malgré la fatigue, malgré le poids des responsabilités.

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De bout en bout, le film est nimbé d’une lumière pâle, qui partout éclaire indifféremment les espaces clos des maisons cossues, les larges paysages de la campagne slave, les étendues sauvages de l’île de Sakhaline, les huttes miséreuses et sales des bagnards. Cette lumière incroyable de douceur, c’est la clairvoyance du regard de l’auteur qui expose et transcrit son quotidien le plus fidèlement possible, sans jugement. Cela ne lui vaut pas que des louanges, car si éditeurs et intellectuels le poussent à s’imposer, convaincus de son génie, sans s’en rendre compte, ce sont ses proches qu’il dépeint avec une véracité dénuée de concessions, écrivant même pendant la veillée funèbre de son frère, comme pour mieux cerner la profondeur des émotions tout en neutralisant les siennes. Un peintre ? Oui, qui fascine son entourage par le crissement hypnotique de sa plume sur le papier.

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Tchekhov fait vivre une famille tout entière dévouée et admirative. Il éclaire mais il écrase, refusant l’amour, rigide et dominant. Conteur infatigable, dramaturge d’avant-garde, il délaisse la pompe, l’exagération pour une justesse stylistique qui évoque Maupassant. A eux deux, dans le même temps et avec la même exigence, ces écrivains de génie vont révolutionner la narration, imposant l’humilité et l’intransigeance réalistes au coeur de nos perceptions. Captivant, le récit de Feret retrace cet avènement dans une atmosphère qui évoque les pièces de l’auteur russe. Complicité affective de la fratrie Tchekhov, dont tous les membres ou presque sont touchés par la grâce créatrice, relations avec l’éditeur qui le repère et l’épaule, amours adultères avec la belle Lika, chaque pan de la vie de Tchekhov rappelle La Mouette, La Cerisaie, Ivanov, L’oncle Vania, cette langueur slave qui ne demande qu’à être foudroyée par l’explosion émotionnelle en gestation sous le masque social.

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La scénographie même se réclame d’un Stanislavski, dans le souci du détail, le positionnement d’un objet, le reflet d’une bougie. Le jeu des interprètes du long métrage, c’est le personnage de Tchekhov qui le définit quand il oriente la troupe en charge de jouer La Mouette : simplicité, véracité, linéarité. La mise en abîme accentue le pouvoir du conte, et on se laisse prendre à chaque seconde de ce portrait à la fois délicieux, drôle, triste, dur et attachant, qui se termine trop tôt, nous laissant très seuls, arrachés à cette quiétude poétique. La relation de ce parcours légitime l’injonction faite à Tchekhov d’écrire, de produire, pour illustrer le génie d’un peuple. C’est aussi cette reconnaissance du pouvoir intellectuel qui frappe. Tchekov évolue dans un siècle qui privilégie les artistes comme les protecteurs d’une mémoire, les bâtisseurs d’un patrimoine, les forces vives d’une nation. C’est leur responsabilité et en le soulignant, Anton Tchekhov 1890, par contrecoup, montre à quel point notre temps s’est appauvri en ignorant les Tchekhov d’aujourd’hui.

Et plus si affinités

http://www.reneferet.com/tchekhov/

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