Abraham Lincoln, chasseur de vampire : une machine steampunk qui tourne à vide

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Couverture française

Abraham Lincoln : que sait-on de cette figure historique ? Ce fut l’un des pères de l’Amérique, un excellent orateur, un homme politique de génie, un abolitionniste convaincu tombé sous les balles d’un assassin. Aujourd’hui le Lincoln Memorial rend hommage à ces valeurs. Ce qu’on sait moins c’est qu’avant tout Lincoln fut un redoutable chasseur de vampires :

C’est sûr, ce petit teaser dépoussière le mythe du grand homme surveillant la nation pour l’éternité depuis son trône de marbre. Et le roman d’horreur qu’il annonce y va à grands coups de serpillière pour faire le nettoyage. En quelques 390 pages, Seth Grahame-Smith, aux manettes de cette entreprise de décapage, n’y va pas par quatre chemins pour redéfinir la légende. Chargé par l’énigmatique Henry d’écrire l’histoire du journal intime d’Abe Lincoln, l’auteur fouille le tumultueux passé du seizième président des États Unis, et du coup s’offre le luxe de relire l’histoire de ce pays. Conquête du territoire, arrivée des colons, esclavage, guerre de Sécession, derrière ces réalités souvent sordides, des vampires qui mettent villes et campagnes en coupe réglée, à peine l’Indépendance conquise. Face à eux Lincoln qui dés sa prime jeunesse n’en finit plus de faire tournoyer hache et pieux pour éradiquer cette diabolique engeance de la surface de notre bonne vieille Terre, ou tout du moins du périmètre de l’Union, avec comme mentor le même Henry qui porte sa mémoire au travers des âges. Amis steampunks, vous êtes comblés !!!! Car tout le roman respecte les codes stylistiques de cette mode, quitte à foutre en l’air la vérité des faits, les paramètres du mythe et la force de l’écriture fantastique.

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Couverture anglophone

L’auteur s’était déjà fait la plume avec Orgueil et préjugés et zombies, réécrivant le chef d’œuvre de Jane Austen en le parsemant de morts vivants. Idem avec ce second opus. Pourquoi pas ? Nous sommes en 2010, on y va de sa petite campagne marketing, la recette fait mouche, le bouquin conquiert les cœurs et Hollywood s’empresse d’en faire une adaptation avec Timur Bekmambetov à la réal et Tim Burton à la prod …Le tout est aussi poussif que l’ouvrage d’origine, livre et film au bout du compte proposent un divertissement tout juste convenable pour des néophytes, une soirée entre potes, une lecture de plage. Oui je ne vous le cache pas, je suis restée sur ma faim et me demande encore pourquoi ce livre a priori prometteur de par son sujet est catalogué au rayon horreur. Après me direz-vous, j’ai été abreuvée aux mamelles d’un E.A.Poe (d’ailleurs convoqué dans plusieurs pages du texte, le malheureux que vient-il faire là on se le demande hormis apporter une caution intellectuelle), d’une Ann Rice (difficile de ne pas faire la comparaison avec Entretien avec un vampire et sincèrement c’est Rice qui l’emporte confortablement), d’un Ambrose Bierce (l’auteur du Dictionnaire du Diable a connu les champs de bataille de la guerre de Sécession et il en est revenu marqué à jamais), d’un Stephen King (Salem reste l’un des plus grands romans de vampires qui soit avec le Dracula de Bram Stoker). Forcément avec pareilles références, on devient exigent.

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Et on se retrouve gêné par la facture de l’ouvrage, dont la traduction offre quelques défaillances. Les descriptions, l’atmosphère, la tension, le suspens ne sont pas au rendez-vous ; sentiment de répétition, comme une machine qui tourne à vide … le livre ne décolle pas, aucun sursaut, aucun crescendo … à croire qu’en fusionnant deux légendes aussi vibrantes que celle du vampire et de l’abolitionniste, l’auteur les a vidées de leur substance. Plus ennuyeux, son récit brouille les limites entre l’avéré et le fictif, et plusieurs illustrations détournant des photos d’époque jettent le doute sur le parcours de Lincoln. Était-ce bien sage de jouer ainsi avec la vérité historique dans une période où l’enseignement du passé est constamment sujet à caution et à manipulation ? Cela demande de la précision, du flair, une plume pointue et consciente de ses limites et de ses forces comme celle d’un James Ellroy. Cela demande un lectorat averti, or le roman de Seth Grahame-Smith a été marketé pour attirer un public large et jeune, dans le sillage du succès Twilight. Pas dit que cette audience goûte toutes les subtilités et les libertés de l’intrigue, sache prendre la distance nécessaire. C’est dommageable car on parle ici d’un très grand homme, dont la biographie mérite d’être parcourue sans qu’elle soit parasitée par un quelconque aménagement aussi fantastique soit-il.

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Photo extraite du roman

 

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