4.48 Psychose : le testament no future de Sarah Kane au théâtre Paris Villette

©Nicolas Descôteaux ou David B. Ricard

Parmi les spectacles qui ont marqué cette fin d’année, 4.48 psychose, la dernière œuvre de la sulfureuse dramaturge britannique Sarah Kane, donnée au théâtre Paris Villette et incarnée par l’intense Sophie Cadieux, lauréate pour son interprétation d’un prix de l’association québécoise des critiques de théâtre. Dans un style coupé au cordeau, d’une noirceur et d’une lucidité poignante, elle y interprète une femme qui mène un combat face à la mort, à l’amour et à la vie, dans une mise en scène et une lecture innovante du québécois Florent Siaud.

Écorchée vive

Elle s’avance vers la scène, silhouette inquiétante, cachée dans un long pull clair, jambes nues, cheveux noir ébène, elle semble déjà perdue dans un abîme de douleur. Et d’emblée, elle annonce la couleur : « l’avenir est sans espoir et je vais mourir ». La souffrance et la folie, elle semble les avoir digérées, à moins que ce ne soit la folie qui l’ait avalée. C’est en tout cas ce qu’elle dira. Par fragments, par fulgurances. Dans un langage déconstruit, digne d’une écorchée vive, qui brave la société, les médecins, et qui ne s’épargne rien, veut voir tout avec clarté et sans artifice : l’absence d’amour, ses relations ratées, son manque d’estime de soi, l’échec de sa vie mais aussi les moments de bonheur tangibles et fugaces. Une lucidité qui ira jusqu’à la mort à 4h48, inexorablement.

Un dépouillement brut

Dans cette mise en scène de Florent Siaud, il y a d’abord l’urgence de ce texte « testament », et visionnaire qui parle des traumatismes de son auteure qui s’est suicidée quelques mois après…. mais pas seulement. Sarah Kane avait le souci de montrer l’immontrable, de mettre au cœur de son théâtre et de son écriture une forme de déconstruction et de non conformisme, que l’on retrouve ici dans la représentation qu’offre le metteur en scène. Le décor se modifie au gré des humeurs du personnage, qui évolue dans un univers Lynchéen créé sur le plateau grâce à un jeu de lumières rouge, une musique lancinante et la représentation d’un non-lieu (un asile psychiatrique ?) qui ressemblerait aux méandres de son âme ou à un cauchemar éveillé, reflet de ses tourments les plus profonds. L’interprétation de Sophie Cadieux, incandescente, apporte une troublante sensualité à l’entreprise, comme un dépouillement brut de ce monologue pour ne garder que la chair, à nue, sans artifice, sans plus aucune limite entre le réel et l’imaginaire, et laisser la place à une expérience théâtrale au-delà des mots.

Recherche d’absolu

Quand Sarah Kane écrit 4.48 Psychose, elle n’a que 28 ans et a déjà publié quatre pièces (Anéantis en 1995, L’amour de Phèdre, Purifiés et Manque en 1999) dans lesquelles elle a tracé le sillon d’un théâtre du désastre, aussi appelé « in yer face », qui choque par son mélange d’atrocités, d’hyperréalisme et de poésie intense. Des textes brûlants, violents, désespérés qui seront incompris malgré le soutien d’artistes importants comme Edward Bond ou Harold Pinter. Que reste-t-il aujourd’hui de la fascination pour cette auteur qui s’est suicidée après l’écriture de cette ultime pièce dans les toilettes de l’hôpital King’s College de Londres ? Que reste-t-il de son théâtre vilipendé puis porté aux nues? Une forme de fascination, sans doute mais aussi un immense apport au théâtre moderne, dans une volonté de voir au-delà du fil narratif et de la violence exacerbée, dans un questionnement constant de la représentation et dans une recherche d’absolu qu’elle consumera jusqu’au bout. « Regardez-moi disparaître…» dit-elle à la fin de sa pièce, comme pour inviter à la suivre dans une ultime sortie, et à lui permettre enfin, un moment de répit.

Et plus si affinités

http://www.theatre-paris-villette.fr/spectacle/psychose/

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