20 000 lieues sous les mers : merci, chère Comédie-Française !

Chère Comédie-Française, merci. Merci d’avoir mis en ligne une programmation théâtrale digne de ce nom, afin de nous faire oublier pendant quelques instants précieux l’épidémie qui nous ronge. De momentanément mettre ce cauchemar entre parenthèses en nous faisant rêver sans nous abrutir, en nous élevant l’esprit, en refusant de nous considérer comme de simples consommateurs de produits culturels à séduire, de nous réduire au stade de vulgaires porte-monnaie tout juste bons à s’ouvrir pour acquérir des merdes dont nous n’avons finalement guère besoin.

C’est pourtant la carte jouée par un nombre incalculable de marques, qui y vont de leur comm’ racoleuse pour, derrière un covidwashing de façade, nous fourguer par plateforme de e-commerce interposée, des objets aussi inutiles qu’éthiquement contestables, et peu importe si on risque la santé des préparateurs, livreurs et postiers qui achemineront ces colis. C’est que, connectés par millions, nous constituons une cible facile, recluse entre quatre murs, en manque de ce shopping dont on nous a abreuvés comme si nos vies en dépendaient. Des méthodes de dealers qui profitent du temps de cerveau disponible pour nous y fourrer l’équation faussement vitale : tu es ce que tu as.

En deux semaines de programmation organisée dans l’urgence mais avec pertinence via la toile, chère Comédie-Française, tu as fait honneur à ta vocation de service public, tout comme nos soignants du reste. Divertir, émouvoir, questionner, initier … pour sûr, Molière, du haut de son nuage, doit être fier, les Béjart avec lui et tous les membres de la Grande Maison. En d’autres temps, à chaque épidémie, les théâtres étaient bouclés pour stopper la contagion et calmer l’ire divine. Aujourd’hui, les salles, obligées de nouveau de clore leurs portes, se propulsent sur internet pour aider la population à passer le cap. On fait avec les cyber-moyens du bord, en espérant élargir les publics, toucher le cœur et l’âme de ceux qui n’ont pas forcément accès au théâtre parce qu’ils le pensent trop élitiste.

La situation est grave, l’opportunité énorme. Le cerveau humain, bien avant d’être tronçonné par les méthodes du neuro-marketing, a compris comment domestiquer le feu, a créé la roue, bâti les pyramides. Il ne va pas encore longtemps se contenter d’acheter pour acheter. Avec un sens aigu de la programmation, chère Comédie-Française, tu as saisi la Fortune aux cheveux. Pour preuve, cette magnifique, merveilleuse adaptation du chef d’œuvre de Jules Verne, 20 000 lieux sous les mers jouée en 2018 au Théâtre du Vieux Colombier, que tu viens de rediffuser pour notre plus grand bonheur. Et avec un sens aigu des circonstances. Car tu ne pouvais trouver meilleur message pour fédérer.

Aux commandes de cette féerie steampunk, Christian Hecq et Valérie Lesort proposent une lecture fascinante et cocasse, où les humains donnent la réplique aux marionnettes pour conter les voyages sous-marins du capitaine Nemo et de ses invités à bord du Nautilus. Nous connaissons tous cette histoire, mise en images par Disney. Et pourtant … Ici tout est nouveau, surprenant, drôle. Superbement interprété, dans un décor particulièrement bien pensé … qui évoque l’intérieur majestueux du submersible … ou un grenier dans lequel s’amuseraient des gamins. C’est notre enfance qui soudain nous saute au visage, avec la joie d’un chien trop longtemps oublié. De l’insouciance, de la fantaisie, du rêve, disais-je …

Tu n’imagines pas, chère Comédie-Française, combien cela nous a ravis. Cela nous a fait du bien, vraiment. Profondément. Nous en avons tant besoin. Pour faire le vide, distancer la bêtise d’un monde que Nemo aurait haï sans aucun doute, lui le rebelle, le scientifique, si épris de justice et de liberté. Pour retisser du lien car ce spectacle peut être vu par tous, tous âges confondus. Pour reprendre un peu confiance dans l’humanité, car tant que nous pourrons imaginer des textes et des spectacles de pareille envergure, ma foi, nous ne serons pas complètement perdus.

Et plus si affinités

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