14 juillet – Eric Vuillard : le jour où les bataillons se sont formés

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23 avril 1789, dans les ors de la Folie Titon, propriété de Monsieur Jean-Baptiste Réveillon, directeur de la Manufacture des papiers peints, est décrétée sans ambages la baisse des salaires des ouvriers. Aussitôt c’est la stupeur chez ces derniers qui lancent une grève que la bourgeoisie imagine un peu trop hâtivement de courte durée. Elle sera annonciatrice d’une folie d’une toute autre teneur et ampleur, trois mois plus tard : la prise de la Bastille par les ouvriers de la manufacture et les artisans du faubourg Saint-Antoine. Soit le point de départ d’une révolution qui changera définitivement le visage de la France :

« C’est étrange les noms, on dirait qu’on touche quelqu’un. Ainsi même quand il ne reste rien, seulement un nom, une date, un métier, un simple lieu de naissance, on croit deviner, effleurer. Il semble qu’on puisse entrevoir un visage, une allure, une silhouette »

En se saisissant de la composition symbolique de la Révolution française, à travers la journée devenue emblématique du 14 juillet 1789, Eric Vuillard creuse son sillon littéraire, celui d’une certaine mythographie littéraire, sa patte au fil des romans. Loin du cours d’histoire à la Michelet, l’historien qui conta dans ses menus détails 1789 et les turbulentes années qui suivirent, tout aussi éloigné des romans historiques qui connaissent un succès toujours plus croissant ces dernières années, l’auteur choisit de donner voix aux chapitres – les 18 que contiennent ce bref roman « aux pauvres diables que l’Histoire a jusqu’alors laissé croupir dans le caniveau », cette « foule sans nom » qui prit les armes, bien souvent de bric et de broc, pour renverser un ordre établi et vérolé.

Après une brève incursion dans le luxe très « Marie-Antoinette Versailles » et son saccage en règle, 14 juillet nous largue dans les bas-fonds besogneux de la capitale. Dans ces rues poisseuses où se sont retrouvés des dizaines puis des centaines de quidams, brossés à la hâte par l’auteur, en d’impressionnantes séries de panoramiques et de zooms. Professions, noms, villages et pays d’origine, griefs, de manière lapidaire Éric Vuillard cite les acteurs de la prise de la Bastille dans d’interminables et touchantes listes. « Ce jour-là, à la Bastille, il y a Adam, né en Côte-d’Or, il y a Aumassip, marchand de bestiaux, né à Saint-Front-de-Périgueux, il y a Béchamp, cordonnier, Bersin, ouvrier du tabac, Bertheliez, journalier, venu du Jura, Bezou, dont on ne sait rien, Bizot, charpentier, Mammès Blanchot, dont on ne sait rien non plus, à part ce joli nom qu’il a et qui semble un mélange d’Egypte et de purin. » Tous décidés à dérober coûte que coûte le précieux que recèle le prison : sa poudre à canon.

De ce peuple hétéroclite, réuni fugacement autour d’un événement qui dépasse bon nombre de ces protagonistes, se dessine le portrait d’une France en colère, rageuse avec ses flamboyants courages et ses misérables lâchetés. Au fil des pages, le lecteur devine le simple accablement des petites gens muter en une révolte bientôt révolution sanglante. Puissant, rythmé, glaçant et terriblement actuel, 14 juillet fait vivre la Révolution française de l’intérieur et résonne avec force dans le paysage social et politique actuel. L’auteur n’écrit-il pas au détour d’une page « Hier c’est aujourd’hui ». Debout, la nuit, à Paris se forment des bataillons …

Et plus si affinités

http://www.actes-sud.fr/catalogue/litterature/14-juillet

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