La Cie Manolo Punto à l’Espace Jemmapes : 3×2 … uno … Compte à rebours

Nous avons donc eu la bonne surprise de découvrir le flamenco parigot de Manolo Punto, alimenté, qu’on se rassure !, à la source madrilène (le danseur s’y est formé, est passé à l’acte scénique sur les planches ou tablaos suivants : Al Andalus, El Juglar, La Garrocha et Las Carboneras), à l’Espace Jemmapes où l’on donnait en primeur, fin mars 2014, le dernier spectacle de sa compagnie énigmatiquement intitulé 3X2 … uno.

Sans prétendre à la virtuosité, Manolo Punto a la parfaite connaissance technique de la danse flamenca masculine. Son port est altier, sans trop de raideur, le braceo presque féminin, agrémenté du jeu de poignets extrêmement souple. Droit comme un « i », le bailaor exécute avec simplicité et élégance demi-tours, changements d’axe, toutes sortes de variations rythmiques des pieds (escobilla) qu’il s’impose ou que l’idée qu’il se fait de son art lui impose. Il a en outre des qualités chorégraphiques indiscutables, ce qui n’est pas donné à tout le monde. Son gala de chants et de danses est justement agencé, avec une succession de palos, qui vont du Martinete aux Bulerias, en passant par la Seguirilla, la Milonga, les Tientos, les Tangos, la Solea, les Abandolaos, les Alegrias, les Cantiñas, la Caña, la Solea Apola, une alternance de temps faibles et forts, de nombreux changements de costumes.

Les cinq tableaux portent des titres… conceptuels, un décompte ou chiffrement à base de formules algébriques pouvant par ailleurs définir le compás ou la combinaison rythmique ou tout bonnement signifier la richesse du flamenco et/ou son origine arabo-andalouse… La danse y apparaît sobre, dépouillée, sans grimace ni pathos, avec peu d’éléments empruntés à d’autres expressions qui encombrent parfois ce type de spectacles (scénographie chargée, narration lourde de sens, effets théâtraux de représentation ou de distanciation, etc.). On demeure fidèle à la tradition, aussi bien dans les tenues conçues par Anjali Patel, les ambiances lumineuses de Ruddy Fritsch qui passent du chaud au froid, l’accompagnement guitaristique d’Enrique Muriel (au jeu rythmique ne s’autorisant que peu de falsetas) et la mise en scène dans son ensemble.

Les chanteurs Cécile Evrot et Alberto Garcia font plus qu’assurer. La jeune femme se dépense sans compter, donne de la voix (quelquefois un peu trop, prenant, d’après nous, le risque de la briser) et excelle dans les passages festifs (le Cante festero). Son collègue de bureau a beaucoup de métier et de savoir-faire. Il engage la partie, a palo seco, tandis que toute la troupe est gelée comme dans le film Paris qui dort (1925) de René Clair – la soirée se bouclera idem, comme elle a commencé. Il est subtil dans son cante, profond et pourrait encore développer le bajini en profitant des possibilités qu’offre le micro HF. Mine de rien, il a l’œil à tout, en l’absence du chorégraphe, pris par l’ici et maintenant de sa prestation (= ses solos, pas de deux ou de plus) et donne le la, le signal (la llamada) à la jolie Cécile ou au gratteur de six-cordes au moment opportun où il faut passer à autre chose, changer de tercio, accélérer le tempo à coups de bottines et de palmas, faire masse dans le jaleo.

Les danseuses Aurelia Vidal et Diana Regaño sont différentes, que ce soit par l’allure, la coiffure et le style mais, en fin de compte, complémentaires. La première gambille énergiquement, intensément et précisément. La seconde est gracieuse, piquante et on ne peut plus expressive. A un moment, elles se défient en un duo espiègle, amusant à voir, côté spectateurs, où elles se révèlent toutes deux assez douées dans l’art antique de la pantomime. Elles ont le temple. Le public d’aficionados par avance conquis a eu des moments de joie et aussi ces pellizcos qui sont l’amorce du duende.

 

Et plus si affinités

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