Concert : Ray Lema au New Morning

Présentée de manière surprenante, pour ne pas dire surréaliste, par Pierre-Marc de Biasi, directeur de l’Institut des textes et manuscrits modernes au CNRS au prétexte du Centenaire d’Aimé Césaire, la première partie de la soirée du New Morning a été un set réjouissant assuré par l’émérite compositeur et interprète multi-instrumentiste congolais Ray Lema et son ensemble vocal Nzimbu (l’impassible Ballou Canta et l’exubérant Fredy Massamba), épaulé par le jeune et souriant guitariste brésilien Rodrigo Viana.

« Aimé Césaire est avant tout celui qui chante », écrivait André Breton en 1943. Des chansons de diverses sources (Congo-RDC, Brésil, territoire francophone), ayant en commun l’africanité, composaient donc le programme somme toute éclectique de Lema, qui mêlait tradition, jazz et bossa (plus ou moins) nova. Le concert a démarré par une remarquable improvisation au piano du grand artiste, en douceur, avec des passages lyriques à la Keith Jarrett, un son ample et un phrasé contenu, sans aucune recherche d’effet. Dans un silence de cathédrale. La voix profonde de Lema a pris le relais tandis que prenaient place sur scène ses collègues de bureau.

Ray au piano Yamaha, Rodrigo à la six-cordes en nylon, les deux choristes à casquette canaille ont enchaîné sur un tempo nettement plus vif, sur lequel ces deux derniers ont réglé, en moins de temps qu’il faut pour le dire, leur projection vocale. La balance du New Morning était impeccable, d’emblée. Comme d’habitude. Le seul lien entre le concert de Lema et le centenaire de Césaire a été, pour reprendre l’expression du chanteur, une « prière aux grands anciens disparus », le poète martiniquais et le héros planétaire Nelson Mandela. S’accompagnant d’une guitare aux cordes d’acier, Lema a chanté un air « folk », au sens large du terme : une mélodie aux origines celtiques agrémentés du chant et contre-chant des duettistes, impulsée par les claquements de langue de Freddy le surdoué, vivifiée par les accords du guitariste rythmique Rodrigo.

Une partie de palabres s’est engagée, mêlant chanter-parler (sorte de sprechgesang en langue Kikongo), sur scène et dans la salle et un morceau plus facile, destiné à la danse, probablement, à base de simplement deux accords, a contrasté avec les chansons précédentes. Une ballade pianistique, presque classique, au sens occidental, a ensuite calmé tout le monde. Les voix sont devenues plaintes, proches par moments de celles du fado. Un thème, plus engagé dans l’actualité la plus tragique de la RDC, traite du viol employé comme « arme de guerre » par les factions « rebelles ». Le style est devenu jazzy, mélancolique, intense. Les paroles sont en français et traitent des larmes des femmes.

Après un morceau bien plus gai, une biguine revue et corrigée par les modulations vocales à l’africaine, Ray et Rodrigo ont exécuté un duo guitaristique scandé sur un rythme brésilien, chanté en portugais par les hommes à gapette. Un numéro exceptionnel de la part de ces deux compères nous a restitué la forêt vierge et tous les cris d’oiseaux la peuplant avec l’instrument le plus économique qui soit, celui du corps : les sons de la bouche, les percussions de la langue, deux mignonnettes de whisky accordées à la hauteur la plus juste faisant office de flûte de Pan. Enfin, un thème des plus entraînants, invitant le public à participer en frappant dans les mains a clos ces festivités.

Pierre-Marc de Biasi, en guise de bouquet de fleurs, a remis au chanteur et au choriste-percussionniste le gros volume des Œuvres complètes d’Aimé Césaire, édité par le Cnrs et Présence africaine, fraîchement sorti des presses. Pour citer la formule conclusive de Lema : on s’est quitté bons amis !

 

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