Akaji Maro – Danser avec l’invisible : il suffit d’avoir un corps

Riveneuve et Archimbaud viennent de publier Danser avec l’invisible, un recueil d’entretiens d’Akaji Maro avec Aya Soejima, un livre de 120 pages illustré par les photos de Nobuyoshi Araki et postfacé par le musicien Jeff Mills. Akaji Maro, fondateur en 1964, avec Jûrô Kara, de la troupe de théâtre underground Jôkyô Gekijô, intègre la communauté de Tatsumi Hijikata, l’inventeur du butô, fréquentée dans les années 60 par Mishima, Araki, Shibusawa, Hosoe, Tanemura, Matsuyuma, Arashiyama et Takiguchi. Il crée la compagnie Daraikudakan en 1972, de laquelle sortiront des figures telles qu’Amagatsu, Murobushi et (Carlotta) Ikeda qui feront connaître le butô en France à partir de 1978. Découvert tardivement en occident, Maro a été acteur dans une centaine de films permettant de faire vivre sa compagnie, parmi lesquels des réalisations de Seijun Suzuki, Takeshi Kitano, Shion Sono et Quentin Tarantino.

A l’avant-garde de l’avant-garde

Sa parole restitue avec vivacité l’époque bouillonnante d’une avant-garde s’agitant au Japon dans tous les domaines – poésie, théâtre, cinéma, peinture, musique, danse – au moment où la contestation estudiantine y faisait rage, comme, du reste dans le monde entier. Très naturellement, le jeune comédien s’inscrit dans le courant du « Nouveau théâtre » qui, à l’époque, est « opposé aux formes traditionnelles comme le kabuki ». Très bagarreur, Maro se joint instinctivement au combat contre la colonisation américaine et participe à certaines manifestations d’étudiants, presque aussi armés que la police, avec leur gros bâton, leur barres de fer, leur casque de moto. Il pratique un moment le noble art dans un club de Shinjuku. Pour survivre, alors, il fait du cabaret, un numéro semi-nu de kimpun show, au sein de la troupe d’Akira Kasai.

Le butô

Hijikata l’accueille en son phalanstère en 1966, lui sert à boire et à manger avant de lui lancer un futon. Il passera trois ans dans ce studio. Le créateur de la « danse des ténèbres » le traite à la dure, « comme un ouvrier agricole » ou un domestique. Il l’envoie, lui et ses danseurs, danser dans les cabarets pour renfloue les caisses, faire bouillir la marmite et la « soupe butô » à base de légumes glanés en fin de marché. Telle est sa « leçon de danse », puisqu’il ne reçoit d’autre forme de cours. Autour du maître, les soirées de débats animés, de fêtes et banquets, peuvent se prolonger – parfois jusqu’à trois jours. L’ambiance est y électrique. Hijikata a pour manie « de monter les uns contre les autres pour que ça se termine en baston ». Un jour, Maro est amené à se battre avec Min Tanaka, après une provocation du gourou. Un autre jour, bien plus tard, il assiste à la création du solo de Kazuo Ôno sur La Argentina que lui chorégraphie avec beaucoup d’égards son cadet Hijikata. Les voyant répéter à la lueur des bougies « comme des sorcières », il commence à leur « piquer » des mouvements qu’il glisse dans ses pièces, passant insensiblement du théâtre à la danse.

Dairukudakan

Maro n’a pas de lieu à lui et plante son chapiteau dans des temples, notamment celui de Konô, à Shibuya, non loin du studio Tenjô Sajiki de Terayama. En 1970, année du suicide de Mishima, il obtient le rôle principal du film Une âme aux diables de Kô Nakahira et fait engager Hijikata dans ce long métrage sélectionné à Cannes. Les membres de sa troupe sont d’horizons divers. Amagatsu et Osuga viennent du théâtre, Murobushi et Yamada, du butô. La chambre de six tatamis est occupée par une dizaine de danseurs sans abri. Amagatsu peut sauter très haut, Murobushi préfère rester accroupi ou exécuter des chutes. Les gains au cabaret lui permettent de louer un studio à Ômori. La compagnie échappera de peu à la faillite, suite à un endettement incontrôlé de son homme d’affaires. Maro développe par la suite de somptueux spectacles, avec une nombreuse figuration tout en restant proche d’Hijikata qui dansera pour la dernière fois dans une de ses pièces, en 1973. Actuellement, la compagnie a pour productrice Yôko, l’épouse de Maro. Elle crée une pièce annuellement, qui tourne à l’étranger. Tous les trois ans, Maro chorégraphie pour lui un solo. Dairukudakan organise des ateliers ouverts aux débutants et aux danseurs confirmés, de tout âge. « Il suffit donc, dit-il, d’avoir un corps pour participer à mes spectacles ». Depuis 2007, il revient en France tous les deux ans, accueilli par la Maison du Japon, une salle qu’il estime idéale pour ses spectacles.

Pour conclure, citons une des pensées du chorégraphe, parmi celles, subtiles, offertes en appendice : « La honte de présenter les choses sérieusement constitue un de mes fondements. Bien sûr, je danse sérieusement, mais une partie de moi-même a envie de se moquer de moi. »

Et plus si affinités

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