White spirit au Musée du Quai Branly : tourner autour du pot !

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Sous le titre parfaitement trouvé de White spirit, une création de Jean-Hervé Vidal et Mehdi Ben Cheikh pour l’Ensemble Nabolsy et des derviches tourneurs de Damas, chamarrés, en seconde partie de soirée, par le calligraffeur tunisien Shoof, le Quai Branly nous a offert, début novembre 2015, une représentation peu commune, à la fois rituel soufi et spectacle profane, pour ne pas dire païen.

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Tournée internationale

Le septet formé par la grande et profonde voix de Noureddine Khourchid, versée dans l’inshâd (chant religieux) et celle de six munshid (chanteurs) droit issus de de la confrérie Shâdhiliyya de Damas, complétés pour l’occasion par trois derviches tourneurs provenant de la confrérie Mawlawiyya, sont venus spécialement se produire au pied du minaret métallique conçu par l’ingénieux architecte Eiffel afin de prouver, et besoin est en ces temps troublés, que l’Islam peut être aussi source de paix, d’harmonie, de joie partagée. Nommons les autres artistes venus nous visiter : Mohamad Kahil, Adel Halima, Hassan Arbach et Abdulrahman Modawar (choristes), Basem Kadmani (oudiste) et Mohamedd Hamdi Malas (percussionniste), Mahmoud Altaier, Hatem Aljamal, Yazan Aljamal (danseurs).

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Tour de chant

D’emblée, une mélopée limpide émise par l’un des cantors du sextet vocal, amplifiée comme il faut par la sono de l’auditorium Lévi-Strauss, saisit l’assistance, les uns (arabophones, coreligionnaires ou agnostiques, spectateurs sectateurs), au fait du message coranique, les autres (vous et moi, le tout-venant comme le revenu de tout, sans parler des familles en tournée de popotes en période de Toussaint), pas moins sensibles pour autant au signifiant pur. Cette voix de soufi pourrait (se) suffire, intense et puissante. Ces stances scandées d’admirable rythmique. Une voix au diapason des autres organes mâles et instruments traditionnels l’accompagnant ou la relayant, ne déclenchant pas la possession, si l’on en croit Gilbert Rouget, la fonction de la musique étant, d’après ce dernier, en l’occurrence, “d’entretenir la transe, un peu comme un courant électrique entretient la vibration d’un diapason à condition d’être accordé sur la même fréquence que lui”.

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Chacun son tour

Deux des trois danseurs, complétant l’arc de cercle des frères assis faisant face à l’audience se tenant de même dans la partie obscure de l’amphithéâtre, se lèvent, s’inclinent, se saluent à distance, esquissent quelques voltes en gardant tout d’abord leur surplis – une cape sombre dissimulant en partie robe et pantalon virginaux. Une fois prise la température de la salle et estimée la pression de l’atmosphère, la force et la direction du souffle, ils se mettent à girer vraiment, débarrassés de leur première couche de vêtement, s’équilibrant au moyen d’un repère, lointain et fixe, par eux perçu les yeux fermés, de gestes de funambule, d’ailettes à l’aide des bras, d’accrocs des mains aux revers du boléro, de pointing à la manière des rappers. Les voltes, déclenchées par les pieds abrités de chaussons souples, le gauche servant d’appui ou d’axe central, le droit propulsant une invisible trottinette, sont l’origine même du mouvement, qu’il soit communément agi, virtuosement dansé ou bien simplement joué – on pense ici aux manèges de l’enfance et aux récréations de toupie qui, comme l’observe Théophile Gautier à propos des mevlevi, “pivote immobile au moment de la plus grande rapidité”.

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Au quart de tour

Il va sans dire que la danse est soutenue par la force intérieure des dévots l’accomplissant, l’un l’ayant pratiqué, selon toute apparence, depuis déjà lurette, l’autre, plus novice, de fraîche date (un peu plus des mille et un jours exigés par la règle soufie), ainsi que par la musique les poussant dans leurs ultimes retranchements. Nerval décrit la transe mystique susceptible de saisir les derviches de Péra en ces termes : “Les jupes blanches volent, la tête tourne avec sa coiffe de feutre, et chacun de ces religieux a l’air d’un volant (…). Il arrive pour les tourneurs comme pour les hurleurs un certain moment d’exaltation pour ainsi dire magnétique qui leur procure une extase toute particulière.” Cette danse des origines a continué à fasciner chorégraphes, créateurs et créatifs tout au long du vingtième siècle, que ce soit Fokine (Le Dieu bleu, 1912), Börlin (Derviches, 1920), Mary Wigman (Ekstatische Tänze, 1918), Andy Degroat (Spinning dances, 1972), Jean-Paul Goude (Farida, 1984; Défilé du Bicentenaire, 1989).

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Tour de passe-passe

Nous avons eu droit, en prime, à une intervention à la fois graphique et scénographique du tagueur ou, plus exactement, grapheur, de service, Shoof, alias Hosni Hertelli, qui, en moins de temps qu’il n’en faut à la chorale syrienne pour psalmodier une-deux sourates, exécute sous nos yeux ébahis une fresque, comme il se doit, non figurative – la calligraphie, avec l’architecture, la miniature, la poésie, la musique et la danse étant une expression majeure de l’art musulman – en haut des marches du palais ou forum antique servant de fond de scène. Cette improvisation (qui a nécessité des centaines d’heures de pratique) est plastiquement convaincante. Pour plus d’efficace, comme, du reste avant lui, le Lettriste Roland Sabatier et le membre de Fluxus Ben, Shoof a opté pour des lettres, des signes, des virgules, des accents et des courbes écrits en caractères blancs, se détachant bien du fond noir.

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Tour de force

Le finale nous téléporte au temps de la Fée électricité, celui d’une Loïe Fuller qui fit ses débuts aux Folies Bergère et qui, par la suite, à l’Expo 1900, innova en matière d’éclairage coloré, de volutes serpentines et autres danses stellaires. À l’hypnose des hymnodes succède celle de la performance arty d’un soliste en robe de célibataire endurci, descendant à son tour le grand escalier, façon Cécile Sorel, vêtu d’une robe sombre tachetée d’une spirale, pour rejoindre le centre du plateau adorné de cercles concentriques à base de lettres arabes. La variation clair-oscur, lente et majestueuse du moinillon consiste surtout à laisser s’épanouir, puis s’évanouir, une simple corolle magnifiée par les effets lumineux de Christophe Olivier. En réponse aux rappels, les onze artistes ont entonné a capella un beau chant d’au revoir et de merci.

Et plus si affinités
http://www.quaibranly.fr/fr/programmation/spectacles-et-concerts/spectacles-2015-2016/white-spirit.html