White Bird : Gregg Araki en deçà de la surface

WHITE-BIRD_affihce

« Kat Connors (Shailene Woodley) a 17 ans lorsque sa mère, Eve (Eva Green), disparaît sans laisser de trace. Alors qu’elle découvre au même moment sa sexualité,  Kat semble  à peine troublée par cette absence et ne paraît pas en vouloir à son père, un homme effacé. Mais peu à peu, ses nuits peuplées de rêves vont l’affecter profondément et l’amener à s’interroger sur elle-même et sur les raisons véritables de la disparition de sa mère… »

White Bird in a Blizzard
, le tout dernier film de Gregg Araki (sortie française le 15 octobre 2014) se révèle être, tout comme Mysterious Skin, l’affirmation d’un cinéma plus « mature » et plus abouti de la part de ce réalisateur américain que certains aiment à réduire à la case des « indépendants ».

Explorant une nouvelle fois, la période charnière qu’est l’adolescence, Araki se concentre, ici à travers le regard de sa toute jeune héroïne, sur les ombres et les petits secrets enfouis derrière la façade lisse et convenue de la famille américaine de classe moyenne. Et de façon plus générale sur l’apparence de bonheur absolu que certaines familles s’efforcent de préserver au regard de tout étranger au noyau. Image d’Épinal qu’il se charge, dès la première demi-heure du film, de faire voler en éclats. La mère parfaite, toujours soignée, ayant pour seule activité de faire le ménage, les courses et de préparer le repas du soir, se révèle être mélancolique, profondément insatisfaite, dévorée par l’ennui,  finissant par n’exister qu’à travers une relation de jalousie malsaine envers sa fille et de profond mépris pour son mari.

Comme toujours chez Gregg Araki, c’est la frontière parfois si mince entre réalité et fantasme, qui traduit au mieux les sentiments et les angoisses de ses personnages. Ainsi c’est à travers les rêves de Kat que l’on réalise que nul mystère n’a jamais vraiment plané sur l’étrange disparition d’Eve, sa mère. Mais des non-dits, une capacité à éluder ce que l’on sait d’instinct, comme une protection face à l’âpreté de la vie et des relations humaines. Ce sont certainement les rêves évanouis d’Eve qui la conduisent à se perdre de plus en plus, empoisonnée par une profonde amertume. L’esprit en fuite d’une femme qui  a choisi une vie qui ne lui convient pas ou plus, malheureuse dans un rôle trop étriqué et inadapté à sa nature profonde.

3 © Why Not Productions - Desperate

Si ses thèmes de prédilection sont toujours les mêmes (désillusion de la jeunesse, innocence perdue dans un monde hostile et violent, la recherche de l’amour et du sexe comme panacée pouvant soigner la mélancolie de l’âme, etc.) on ne peut que remarquer, comme cela était déjà le cas avec Mysterious Skin, que le scénario basé sur un livre permet à Araki de mettre tous ses talents artistiques au service d’une narration plus construite, plus claire pour  le plus grand nombre. Si ses premiers films, et tout particulièrement sa trilogie (Totally F***ed up, The Doom Generation, Nowhere), sont aujourd’hui devenus cultes, il faut reconnaître qu’ils se révèlent être intelligibles et appréciables pour une frange de la population relativement en marge,  adepte de films totalement libres narrativement et visuellement. Il semble qu’aujourd’hui Gregg Araki soit moins en colère, ait évolué, comme il le dit lui-même.

Tout comme Mysterious Skin le faisait pressentir, la famille n’est plus un sujet traité de façon annexe, elle devient le principal sujet d’étude du réalisateur. Cet environnement lui permet de nous emmener dans un univers toujours aussi personnel tout en approfondissant la subtilité des personnalités en présence. Leur histoire devenant un élément de compréhension de leurs traumas et de leurs errances. Eve est un personnage touchant et effrayant, comme devenue étrangère à elle-même, tandis qu’elle supporte de moins en moins de voir sa fille avoir la chance de faire ses propres erreurs, de découvrir, de grandir. Cette figure maternelle vampirique et fantomatique se révèle vulnérable autant qu’agressive et acide. Le père est lui aussi insatisfait, en surface lisse et docile, mais en réalité prisonnier de ses mensonges. Et leur fille évolue comme elle le peut dans un contexte des plus défavorables d’autant plus qu’il paraît « normal » en surface.

2© Why Not Productions - Desperate

Le film recouvre toutes les caractéristiques esthétiques qui font la singularité d’Araki dans le paysage cinématographique actuel. Une analyse visuelle et sociale d’un certain monde moderne et une composition maîtrisée comme pourrait l’être celle d’une photographie ou d’une case de bande dessinée. Mais c’est un étrange reflet de la réalité. Les couleurs sont plus vibrantes, plus intenses, la musique est toujours plus qu’un simple accessoire, qu’un élément ajouté au film, elle plane dans la salle et résonne des aspirations et désillusions de ces personnages. Les rêves et les fantasmes semblent toujours plus familiers comme si leur surréalisme devenait finalement la « norme ». La réalité est amplifiée. Mouvante et immaîtrisable.

L’humour est toujours présent et une certaine légèreté, un peu fataliste, plane sur cette naïveté finissante confrontée à une humanité dominée par l’apparence, le modèle imposé de la réussite,  le dictat des désirs légitimes, la violence, les mensonges.  La seule échappatoire semble être de briser le miroir et les normes, avant tout celles que l’on s’impose, de se créer l’univers dont on rêve sans se contenter de répondre à une image par une autre. Sans vouloir faire correspondre son idéal à l’idéal dominant. Et il n’est pas difficile de constater que ce n’est pas évident. En proie comme Kat à ses propres doutes, aux traumas familiaux et personnels, aux déceptions, il faut de la volonté et un désir ardent pour se construire équilibre et bien-être.

1 © Why Not Productions - Desperate

Et plus si affinités

https://www.facebook.com/WhiteBirdLeFilm

 

Commentaires

commentaires

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur comment les données de vos commentaires sont utilisées.