UND : le théâtre qu’il nous faut !

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Lors de notre entretien, Jacques Vincey avait confessé mettre en scène des textes qu’il ne comprend pas. Pas forcément pour leur donner un sens, ce qui serait réducteur, mais pour questionner, déstabiliser, déranger s’il le faut, une audience trop confortablement installée dans sa vision du théâtre. Toute la programmation 2015 du CDR de Tours est allée dans ce sens ; et en la matière, UND clôt la saison et la stratégie culturelle qui l’a orientée sur une apogée. UND : une simple conjonction de coordination, germanisme guttural et sec … « and », « et », … c’est simple, nous l’employons chaque jour de notre vie, des centaines de fois, sans même nous en rendre compte. Pour associer des idées, accumuler des impressions, souligner une corrélation, un enclenchement, une transition, … « et » … la syllabe unificatrice par excellence …

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Nathalie Dessay dans UND de Howard Barker. Crédits photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Mais sous la plume baroque, alambiquée et scrutatrice d’Howard Barker, « und », à rebours, parle de décomposition. Décomposition d’une relation, d’un être, d’une conviction, d’une société, d’un macrocosme … tout y est, même si l’intrigue semble limpide pour ne pas dire basique : une femme attend un homme … qui ne vient pas. Guitry ???? Cocteau ? Genêt ? Beckett peut-être ? Ionesco ou Pinter ? Vaudeville manqué, absurde qui prend sens par une écriture énigmatique, dont la traduction subtile de Vanasay Khamphommala flatte les ambiguïtés. Dans son approche de la langue, Barker se situe plus dans l’orbe d’un Rimbaud ou d’un Eluard, « Zone » d’Apollinaire. Sa poésie oscille, escalade les émotions, dévale les enthousiasmes. Une avalanche … Un grand huit perpétuel qu’il fait subir à l’héroïne de cet unique monologue, placé dans son répertoire comme un phare et une crevasse. Une nausée, une hypnose, un mantra … Und … après tout, l’onomatopée barbare pourrait baptiser cette femme.

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Nathalie Dessay dans UND de Howard Barker. Crédits photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Offerte à nous comme une égérie à la proue d’un navire, une idole sur son piédestal, une sorcière au bûcher, un bouc émissaire à sacrifier … hautaine, moqueuse, suffisante, … aristocratique, elle n’a que ce mot à la bouche, en alternance avec le qualificatif « juive » … dans sa robe rouge courtisane, trop chic pour être honnête, trop rigide pour être glamour, manipulatrice croit-elle, coquette et orgueilleuse, isolée dans l’ombre, son univers s’écroule pan à pan, autour d’elle, tandis qu’apparaît un mystérieux prédateur, un loup venu dévorer ce Chaperon carmin piégé dans la demeure des petits cochons … son amant devenu assassin ? Un inconnu hostile et aveugle ? On ne sait, ce n’est pas important, cette entité n’a pas de visage, dans l’ombre qui cerne cette femme, on n’en devine que le son angoissant, le bruit lancinant d’une cloche funèbre, un tocsin, des vitres qu’on fracasse, des sanglots d’homme, des claquements dans les ténèbres, …

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Nathalie Dessay dans UND de Howard Barker. Crédits photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

La femme résiste, se perd en réflexions métaphysiques sur une existence sclérosée de principes éculés, engoncée qu’elle est dans la conviction de sa caste. Mais progressivement, les barrières, les résistances, la morgue tombent. Jusqu’à l’acceptation finale du destin. Acceptation ? Et si cette héroïne n’avait pas appelé de ses vœux les plus chers le martyre, comme une rédemption, un état de grâce, l’avènement de son être dans l’anéantissement ? Eros Thanatos, comme une bonne vieille rengaine, … Paradoxes, fragilités, retenues, excès, frivolités, compassions, … la dame est polyvalence ; pour incarner pareille sphynge, il fallait une actrice hors normes. Plus qu’une actrice, une tragédienne au sens le plus ample du mot. Une femme de voix, une femme de chair, de sang, de peine, capable de changer de visage et de tonalité en une seconde, une mutante … C’est une cantatrice qui hérite du rôle dans un cadre particulier qui démultiplie l’intensité de cette interprétation : Nathalie Dessay quitte ici les scènes d’opéra pour revenir à ses amours initiales, le théâtre.

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Nathalie Dessay dans UND de Howard Barker. Crédits photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Un choix judicieux, une réussite diront la plupart. Nous disons LE choix, éclairé, décisif, qui propulse cette mise en scène dans le sublime, le foudroyant, le sacré. Prêtresse ? Magicienne ? Victime expiatoire ? Modulant sa voix, la torturant au besoin, étirée dans sa robe de soirée à la traîne de sirène, la chanteuse convoque en une heure les grandes ombres lyriques, Norma, Lady Macbeth, La Traviata, La Walkyrie, de ses bras souples comme des lianes, tendus soudain comme des cravaches. Jacques Vincey ne la ménage pas, même si au début du filage auquel nous assistons, privilégiés et recueillis, il lui dit d’un air doux et complice, alors qu’elle se désole de sa toux : « Tu es la reine, tu fais comme tu veux ». Mais être la reine a toujours un prix, celui de l’immobilité, celui de la tension quasi respirable, clouée sur son trône comme un condamné au pilori, l’actrice va se dépouiller, se mettre à nu, souffrir le froid, l’eau, puisant au plus profond les vibrations qui animent et détruisent son personnage, tandis que sa gorge allonge à l’infini les répliques comme un chant élégiaque. Pour l’accompagner, le compositeur Alexandre Meyer positionné ainsi que ses instruments sur un coin enclos de la scène, à l’instar des musiciens du théâtre nô ; sa guitare résonne comme le souffle d’un chœur antique, suggérant la menace grandissante que constitue le monde extérieur, ce resserrement de l’univers à l’assaut de la fragile citadelle perchée sur son tabouret de cuisine.

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Nathalie Dessay dans UND de Howard Barker. Crédits photo : Christophe RAYNAUD DE LAGE

Ah ce tabouret, posé par Mathieu Lorry-Dupuy le scénographe au centre de l’espace de jeu comme un axe rituel sur une blancheur de sel. Plateaux précieux descendant des cintres comme de métalliques colombes célestes, service à thé, mouchoir brodé, fleurs jaunes, terre fraîchement retournée d’une tombe, tout s’articule autour de cette petite hauteur, ce rien au dessus duquel gouttent et s’érodent de lourds blocs de glace, taillés comme les lambris d’un lustre moderne, aiguisés comme des lames de rasoir. autant de guillotines qui évoquent la nouvelle de Poe, Le Puits et le Pendule, le poème « L’Horloge » de Baudelaire … les lumières s’y reflètent telles des flammes, une aurore, un éclair d’au-delà, quand soudainement certains s’écroulent dans un fracas épouvantable … Nuit de Cristal ? Le thème de la Shoah est omniprésent, pourtant ce sont tous les génocides du monde qui explosent dans cette lente et aléatoire déliquescence : le souffle pestilentiel de la barbarie dont cette femme si sophistiquée fait constamment l’éloge, une régression naturellement programmée chez l’homme, en dépit de son désir de civilisation. Nature, culture, … Dans ce délabrement progressif, impassible aux éclats qui la transpercent, même si elle tremble de terreur, Und reste debout, fière, acceptant son sort. Le mythe de Sisyphe. Camus, son théâtre en équilibre entre le Bien et le Mal, errant comme un chien galeux dans une condition humaine en ruine.

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Nathalie Dessay pendant les répétitions de UND – © Marie Pétry

Nous ne vous dirons rien de l’apocalypse finale sinon qu’elle vous crucifiera, vous laissera anéantis. C’est le moins. Le travail effectué justifie le titre de la pièce, une collaboration, un échange, un soutien : UND est le fruit d’un véritable projet de groupe, un metteur en scène, une interprète, un scénographe, un musicien, un traducteur, une équipe technique. Tous sont assemblés dans la salle au moment de l’ultime répétition, dans un silence parfois entrecoupé de rires car UND peut être drôle, parfois, aux pires moments du reste. Inversion de l’horreur ? Réversible, chaque propos illustre la manière dont Shakespeare exploite la signification des mots, les retournant comme des gants ainsi qu’il l’explique dans La Nuit des Rois. Perte des repères, catharsis multiples, émotion reptilienne, organique, primale … que conclure de cette aventure ?

  • Que Nathalie Dessay attaque sa carrière d’actrice en mettant la barre tellement haut qu’elle condamne ses prochains metteurs en scène à la hisser dans la sphère des rôles les plus complexes du répertoire (challenge dont nous sommes avides de voir la suite car la dame fait ici absolument honneur à l’art dramatique).
  • Que Jacques Vincey se positionne désormais non plus comme un combattant culturel ou un preneur de risques mais comme un expérimentateur, un explorateur, un alchimiste entraînant son équipe et ses collaborateurs sur les chemins escarpés mais ô combien riches d’une véritable créativité, celle qui ose, n’a pas peur de déplaire non plus que de fasciner.
  • Que Tours possède ici et c’est acté un théâtre d’exception, un théâtre à la Artaud, à la Genêt, qui devrait, qui VA faire école, créer des vocations oui à n’en pas douter, surtout engendrer le questionnement, la remise en cause, la gêne aussi, car cet art n’est pas que divertissement du dimanche.

A l’heure d’une profonde, d’une douloureuse mutation de notre culture et notre société, il s’avère agent provocateur de la réflexion, adjuvant le plus sûr du progrès. Un cheminement éthique que trop peu empruntent, aussi le travail du théâtre Olympia ressort comme une exception qui devrait devenir modèle.

Et plus si affinités

http://www.cdrtours.fr/

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