Un peu d’air – La Roulette Rustre / Chap. 2 : Histoire d’un enfantement

 

« Tout fut histoire d’organisation et de conviction ».

C’est en ces termes que nous terminions « Mieux que des sources : un socle »,  1er chapitre de l’aventure Un peu d’air. Des sources oui, un projet, encore mieux … Créer, composer, monter un projet artistique, c’est bien joli quand on en parle, c’est déjà moins évident à placer sur le papier et ça relève de l’épreuve de force quand on arrive sur le terrain.

Surtout quand on connaît le mode opératoire des Rustres. Exemple sur cet enregistrement de « Matin noir » :

Rythme, guitare, voix, … le tout en boucle … ou quand le socle accueille la première construction. Mais ce que vous voyez ici n’est qu’un début. Cette méthode, les Rustres ont dû l’adapter  à leur nouveau projet, repenser certains gestes, modifier certaines habitudes, voir autrement leur rapport à l’écriture et à l’interprétation, tout en assurant la gestion du quotidien.

Nous parlions de projet d’envergure ? Les Rustres témoignent dans les lignes qui suivent des doutes, des complications et des joies que cela engendre.

Histoire d’un enfantement.



Point de départ

«  Jusqu’à ‘album Gratte la peinture, la Roulette Rustre a toujours travaillé sur une sorte d’addition d’individualités : jusqu’à 4 auteurs et 4 compositeurs, les chansons étaient sélectionnées par le groupe sur proposition de l’auteur/compositeur.

En septembre 2010, suite à de nouveaux virages humains au sein du groupe, les 3 rescapés ( Cam, Mouss et Flo), tracent la ligne artistique du futur album en gestation : une nécessité de s’aérer, de prendre de l’air grâce à un voyage initiatique musical, mêlant les styles et piochant dans ce que les nouvelles technologies peuvent proposer en terme de recherche sonore. Cet album sera de la Chanson Française, mais dans ce qu’elle a de plus ouverte, dépassant styles et frontières : on ne se fixera aucune limite, de style, d’interprétation, d’instruments ou d’objets… Si on doit jouer 30 instruments différents sur un morceau, on le fera… »

 

Composition

« Pour ce projet, qui prendra rapidement le nom « Un peu d’air », le trio/noyau du groupe travaille en vase clos de septembre à novembre 2010 pour écrire et composer collectivement 4 des 14 titres de l’opus (« Un peu d’air », « Vide », « Derrière la porte », « Ceux qui partent »).

De par son univers plus « pop » et ses qualités de « caméléon musical », Romain qui était déjà présent sur l’album Du vent dans un bocal de la Roulette, en 2008, sur le titre « Matin noir » avec Flo, est convié à l’aventure en novembre 2010. 4 morceaux voient le jour quasiment aussitôt, sous la plume et les arrangements du nouveau quatuor (« Long sommeil », « Interlude », « You will go », « No one wants to change »). Pour les 6 autres titres : 2 proviennent de l’aventure « Tiiga Fato » (Chacun sait et Kouman), 3 proviennent de l’aventure « Dimkop Kabaret » (Nomad’s land, Le fil, Philosophe), 1 a été écrit en mai 2010 lors d’ateliers par des adultes déficients mentaux (« Vivant »).

Pour l’ensemble des 14 titres, le quatuor final repasse au peigne fin l’ensemble des textes et des arrangements, avec une précision particulière sur les harmonies de voix et le choix des sonorités instrumentales. L’univers des possibles est large, car les 4 musiciens, maîtrisent une bonne trentaine d’instruments différents ».

 

Arrangement et maquettage

En novembre, le groupe démarre ce qu’on appelle le « maquettage » ou la « pré-production ». Le but est d’enregistrer au « brouillon », toutes les chansons, de manière à pouvoir les repasser au filtre ensuite, avec un peu plus de recul.

En général, pour les autres groupes ou artistes, la fonction de « pré-production » est un peu différente : faire écouter sa maquette à une maison de disque pour qu’elle produise la version finale. Ici, pas de maison de disque en vue, c’est de l’autoproduction artisanale, faite maison, avec seulement 8 oreilles exigeantes !

Le maquettage est terminé pour les fêtes de Noël.

 

Casting

« Parallèlement à tout cela, le casting des invités est cogité depuis septembre. Il y aura :

Jeanne Robert, violoniste de talent pour 5 morceaux (« Nomad’s land », « Un peu d’air », « Vide », « Chacun sait », « Philosophe », « Le fi »l). Elle est juste en train d’enregistrer sur le nouvel album des Têtes Raides « l’an demain », alors on espère qu’elle pourra se rendre disponible.

René Leborgne pour apporter des motifs percussifs sur 3 morceaux (« Nomad’s land », « Ceux qui partent », et « Le fil »). On a connu René au sein du groupe Fafa Mali, des amis, et on a été frappés par la subtilité de son jeu, son approche très improvisée de la musique, et sa manière de faire de la musique avec plein d’objet inattendus. Une fois la rencontre humaine effectuée, c’est devenu une évidence pour nous.

Elodie Fonnard, qu’on a rencontrée grâce à Jeanne, et avec qui on a partagé l’aventure Dimkop Kabaret. On avait envie d’utiliser sa voix transperçante pour pousser au-delà du réel, la transgression des frontières…

KAS Boven, un personnage impressionnant rencontré lors de notre tournée au Burkina Faso… Une voix rappée avec des basses profondes, et un sens du groove incroyable.

Alors on a pensé à cette chanson « Philosophe », écrite avec Elodie en mars 2010, en rentrant du Burkina. C’est à la base, un chant traditionnel Yiddish. Pourquoi ne pas créer un duo improbable : Kas, la voix grave et rocailleuse de culture musulmane orale, et Elodie, la voix cristalline haut-perchée de culture musicale écrite ?

 

Entrée en studio

« Seulement, KAS n’a pas de nationalité, et pas de papiers… Les démarches sont rudes, mais on reçoit le sésame seulement quelques jours avant que son avion ne décolle… Il découvrira la France, et la neige pour la 1ère fois ! Avec son arrivée, on démarre pour de bon l’enregistrement.

Même si tout avait été calé au millimètre durant le maquettage, on se laisse l’entière liberté de tout remanier. C’est possible seulement grâce à la solidarité associative : Troglo’zik, une association de notre région, va nous permettre d’enregistrer à notre rythme, sans avoir besoin de regarder la montre…

Sous la neige, on grimpe difficilement la côte qui mène à Commercy, avec notre camion aux pneus lisses, et on décharge tout notre matériel, méticuleusement accumulé grâce à nos 5 années de bénévolat au sein du groupe… On a désormais tout ce qu’il faut pour réaliser un enregistrement professionnel nous-mêmes : Mac, carte son, préamplis, micros, monitoring, … On envahit le studio avec nos affaires, nos victuailles, nos matelas… Au cas où les soirées soient longues ! Et c’est parti pour un mois d’enregistrement. »

 

Organisation de travail

« On commence par les parties « socles », un peu « mécaniquement », car il faut que tout soit super carré pour que les parties plus interprétées (chants, et instruments mélodiques) aient le confort de jouer sur du velours ! Alors on recommence autant qu’il faut : 10, 15, 20, 50 prises parfois… Tous les morceaux sont enregistrés « au clic », ça veut dire avec un métronome, pour que tout soit rythmiquement très en place.

Kas observe nos prises, car on a quand même la décence de lui laisser un petit temps d’adaptation ! Et au moment de quitter le studio, il nous demande de laisser le Mac sur place, pour qu’il garde « l’esprit du studio »… Ok Kas ! Elodie arrive quelques jours après, et la rencontre se fait entre elle et Kas… Les antipodes se rencontrent… Kas lui dit qu’elle a « la voix de la vieille Europe », et que cette voix le transperce depuis le haut du crâne, jusqu’aux pieds…

La chanson « Philosophe » est en boîte après quelques prises. C’est incroyable ce frisson qui nous parcourt tous les 6 simultanément en écoutant le résultat. On a le sentiment d’avoir amené à la musique, quelque chose d’unique et de nouveau. Quel bonheur ! C’est déjà l’heure de partir pour Kas, il n’était là que pour 10 jours, alors il tient à nous offrir une chanson supplémentaire : « Klé yé », que nous improvisons tous ensemble : « Ne faisons qu’un ». A l’heure où la Côte d’Ivoire est à feu et à sang, Kas tient absolument à délivrer ce message universel de paix… Ce 15ème titre sera proposé aux détenteurs de la future clé USB, grâce à un téléchargement personnnalisé.

Puis viennent Jeanne et René, qui enquillent les parties à une vitesse et avec une précision incroyables ! René ne devait faire que 2 morceaux, mais en entendant « Nomad’s land », il se rue sur sa batterie juste avant de repartir, et nous fait la joie d’improviser une séquence en une prise ! Magnifique !

 

Peaufinage

« A la fin du mois de janvier, on est presque au bout, mais on n’est pas très satisfaits des 1ères prises de fin décembre. Peut-être n’étions-nous pas assez échauffés ? Alors on recommence quelques prises, sur « Le Fil » notamment. Du coup, l’album prend du retard, et on sent bien que la sortie pour fin mai est compromise. Tant pis, on ne sacrifiera pas la qualité…

Arrivent les parties mélodiques et interprétées. Depuis le début, on est présent tous les 4 à toutes les étapes de l’enregistrement, avec plus ou moins d’attention selon l’heure et l’importance de la prise… Quand Flo doit enquiller 2 accords en boucle durant 4 mn, on voit souvent Romain piquer du nez ! Mais là, ça devient sérieux.

Quand l’un est dans le bocal (comprendre la cabine d’enregistrement), alors les 3 autres sont collés à la vitre, et scrutent le moindre détail. Ils y apportent leur sensibilité, leur regard. Souvent on change plein de choses, on se retrouve à 2 ou 3 dans le bocal pour tenter de nouvelles harmonies, insérer des souffles, claquer des doigts, secouer un bocal de sel en guise de maracas, d’après Romain, ça sonne mieux ! »

 

Difficultés

« Flo vit des moments difficiles sur « Ceux qui partent » : il en fait trop. Alors on requestionne le sens, la démarche… ça doit se faire en serrant les dents, dans l’incompréhension, et non dans la révolte permanente. C’est plus pernicieux, c’est une révolte de l’instant, effacée par une résignation, puis la révolte revient… Il faut nuancer davantage. Au bout d’une vingtaine de prises, Flo s’arrête. Tous les 4 savent que c’est la bonne sans même se parler…

Plus tard, c’est Romain qui a la voix très fatiguée, et sur « No one wants to change », ça devient le bagne ! Mais il ne lâche rien et arrive au bout… Pour Cam, c’est sur « Derrière la porte ». Elle ne veut pas débrider sa voix… Alors les 3 font pression… Et elle y va. La fin devient superbe… Enfin, Mouss, sur la fin du Fil, doit trouver une complémentarité aux 2 autres voix de Romain et Cam. Elle n’ose pas lâcher prise. Elles ne sont pas soeurs pour rien ces deux-là ! Et le feeling arrive, avec une voix haletante, elle s’immisce dans les intervalles laissés par les 2 autres.

Les voix et les parties mélodiques s’enchaînent, on voit la fin arriver, mais on ne bâcle rien, on va au bout du bout… »

 

Mixage

On croit avoir fait le plus dur, mais que nenni. Les prises de son sont terminées, mais il reste tout le mixage, c’est-à-dire, le travail du réglage du son. Quand on enregistre, on règle le placement des micros, pour qu’ils captent le son de la meilleure manière, on règle ce que les musiciens entendent dans leur casque (plus ou moins de certains instruments) et on règle le gain (le volume d’entrée) de chaque instrument et voix.

Mais c’est ensuite que tout commence : les effets (reverb, compression, delay, équalisation, etc…), l’équilibre des instruments, le panoramique, le grain de voix, etc… Plus d’un mois de travail…

Et pas d’ingénieur du son derrière la console, les Rustres font tout eux-mêmes et se relayent depuis le début…

Et puis en écoutant tout dans le détail, on a envie de refaire certaines prises car on entend toutes les imperfections avec un peu de recul… Eh bien on y retourne… Et on en profite pour agrémenter 3 chansons (« Nomad’s land », « Vivant » et « Philosophe ») de la voix du fils de Flo et Mouss : Louis, qui a 3 ans… Il lui faut une chaise pour être à hauteur du micro, mais l’expérience est touchante.

 

Mastering

Chaque jour, on y passe environ 8h, à triturer les sons, on peut passer environ 1 à 2 chansons dans  ce temps imparti, avec des étapes bien déterminées : editing (on nettoie, en enlevant les sons parasites), on regroupe les pistes (par exemple, les cuivres ensemble), etc… Au bout de 2 semaines, on a fait une fois le tour, et on y retourne : encore plein de détails à régler sur les voix.

Finalement, le mixage est terminé fin avril. On a pris beaucoup de temps sur cette étape.

On peut tout envoyer au mastering, qui permet d’harmoniser l’ensemble et de gonfler le résultat final. Nico qui s’occupe du mastering au sein de l’association Exhort, nous dit que le Mix est d’excellente qualité. Cela nous rassure, car c’était un pari un peu fou de tout faire sans ingé son… Et il est exigent le Nico, alors on n’est d’autant plus heureux !

Flo passe une dernière journée avec Nico pour finir le mastering, ça y est, … les chansons sont terminées !

 

Et plus si affinités


Un peu d’air – La Roulette Rustre

Un peu d’air – La Roulette Rustre : le souffle du changement ?

 

Un Peu d’air – La Roulette Rustre / Chapitre 1 : mieux que des sources, un socle


Informations

http://www.larouletterustre.com/

http://www.facebook.com/group.php?gid=103617946188&ref=ts

http://www.culture.youvox.fr/Musique-stress-et-paillettes-Part,94.html

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