Avant toutes disparitions – Thomas Lebrun : Ils ne mourraient pas tous mais tous étaient touchés

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Levé de rideau, une pelouse verte, éclatante, saute aux yeux. Un couple vêtu de noir, costume trois pièces pour lui, robe en soie pour elle, s’y tient debout et entame une danse sur une musique jazz rétro. La première image d’Avant toutes disparitions, la dernière création du chorégraphe Thomas Lebrun n’est pas sans rappeler l’esthétique et la théâtralité des spectacles de Pina Bausch, dont on doit le plus souvent la scénographie à Peter Pabst.

Au-delà de références fortes à la chorégraphe allemande, cette création est l’occasion pour Thomas Lebrun de rassembler différentes générations d’interprètes. Celle formée par le couple du début, les danseurs Daniel Larrieu (dont il fut interprète) et Odile Azagury, celle représentée par Thomas Lebrun lui même, qui retrouve ici le plateau, et enfin par une jeune génération de danseurs avec laquelle le chorégraphe travaille depuis plusieurs années. La plupart étaient en effet distribués dans la création précédente Lied Ballet.

Avant toutes disparitions s’inscrit dans le temps, dans des temps et leur donne corps. Au delà des générations de danseurs présentes sur le plateau, Thomas Lebrun fait appel à la mémoire, celle d’une époque, d’un autre temps, les années 40 notamment au vu des costumes, mais aussi à une mémoire événementielle, celle d’une guerre, d’une libération. Les disparitions dont parle le chorégraphe se veulent autant immatérielles que matérielles. Elles disent la solitude, l’absence d’un être cher, d’un objet, du temps qui passe… Comment l’homme s’accommode d’une disparition quelle qu’elle soit ? Comment il s’y prépare ou pas ? Comment il s’y résout ou pas ?

Thomas Lebrun organise la pièce autour de deux parties distinctes qui au final n’en font qu’une. La première se déroule autour de ce couple originel, à la maturité certaine, qui serait en quelque sorte les maîtres d’une cérémonie mortuaire ou pas. Sur ce tapis d’herbe vert, ils semblent opérer un rituel. Consciencieusement, délicatement, élégamment, ils déposent au sol des plants. Les pas sont feutrés, leurs costumes noirs contrastent avec le vert du plateau et la vitalité qui se dégage des plants. Pendant ce temps, petit à petit, les uns derrière les autres, des danseurs apparaissent dans un couloir au fond du plateau. Leurs gestes et mouvements sont eux aussi précis porteurs de mots, de sens. Ils s’inscrivent dans les corps à la manière d’un verbe articulé que l’on voudrait clair et audible.

Photo Bernard Duret
Photo Bernard Duret

Des individualités se distinguent puis se regreffent au groupe pour que jamais cette parole ne s’éteigne. Malgré les sorties des uns et des autres, le rythme est continu soutenu, la ligne comme la ronde régissent ce rapport au monde, à la perte, à l’absence. Chacun tente, face à la disparition de se démener avec ce qu’il est. Malgré la musique pesante du début, les corps dégagent par leur prise d’espace et la répétition de mouvements à l’unisson, une apparente légèreté et stabilité. Apparente car il est évident que sous couvert de cette ritualité des gestes et déplacements, émane une explosion d’émotions et de sensations. Explosion minutieusement menée à terme grâce notamment à ces voix de femmes chantées, à cette prise d’espace du groupe et à la rythmique qui va crescendo, qu’il déploie.

Moment fort du spectacle où l’on sent poindre l’explosion. Celle qui était intérieure au début de la pièce s’extériorise à présent avec une belle puissance. La danse devient érotique, animale, organique, expiatoire. Elle est jubilatoire lorsque les interprètes danse au ralenti une sorte de twist, jouent la joie et la jouissance, feignent l’importance du collectif face aux disparitions multiples. Car il ne faut pas s’y méprendre chacun est bien seul lorsqu’il se retrouve face à la disparition. Thomas Lebrun joue en permanence de cet aller-retour entre le groupe et l’individu. Entre cette force que l’on a à plusieurs et ce désoeuvrement qui peut caractériser l’individu quand il est confronté à la disparition.

Photo Frédéric Iovino
Photo Frédéric Iovino

Dans la deuxième partie, le groupe s’efface tout doucement pour laisser place à un quatuor, tout de noir vêtu. Anne-Sophie Lancelin, Odile Azagury, Daniel Larrieu et Thomas Lebrun se réapproprient l’espace minutieusement malmené précédemment par les huit autres danseurs. Les plants déposés si délicatement au début de la pièce ne sont plus que mottes de terre. La matière elle aussi disparaît ou réapparaît sous d’autres formes. Quelque chose d’inéluctable suit après le chaos ou la tempête. Va et vient chorégraphique, balais hypnotique, les corps se croisent, se font et se défont, se lancent des invitations, des regards, se tournent le dos pour mieux se retrouver puis disparaissent les uns après les autres. Un brouillard apparaît sur le plateau se faisant de plus en dense, laissant s’évanouir dans son entre la silhouette d’Odile Azagury.

Image magnifique de cette matière opaque envahissant tranquillement et doucement la scène toujours aussi verte malgré l’explosion précédente. Il émane d’Avant toutes disparitions des sensations contrastées. Une des réussites du chorégraphe, est cette scénographie lumineuse et la façon dont elle apparaît et disparaît lorsque les danseurs s’emparent de tout le plateau. Et puis, il y a cette montée inéluctable des corps vers l’explosion. Grande jouissance que ce moment tant attendu où les corps exultent. On sent poindre les choses, mais on ne sait jamais comment et à quel moment elles vont se transformer. Le temps avec lequel elles ont été installées prend toute sa mesure lors de cette délivrance paroxystique. Les danseurs développent des ressources incroyables, une énergie toujours égale. On ne les sent pas faillir et c’est aussi ce qui hypnotise, cette force de vie malgré…Enfin, la disparition des corps (vivants) dans cet épais brouillard laisse place à l’imaginaire, et à nombre d’interprétations, ce qui n’est pas déplaisant bien au contraire.

Cependant, même si le temps et son installation furent nécessaires à Thomas Lebrun, on sent émerger à différents moments une sorte de lassitude. Lassitude due en partie au second morceau de musique qui paraît interminable et dramatiquement pesant, mais aussi au quatuor de fin dont la présence semble se déliter à mi-chemin. Malgré ces quelques écueils Avant toutes disparitions, est une pièce à voir.

 

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur Avant toutes disparitions de Thomas Lebrun, consultez ce lien :

http://theatre-chaillot.fr/danse/avant-toutes-disparitions

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