Thyeste de Sénèque : l’insolence de Thomas Jolly au service de l’effroi

Thyeste © Christophe Raynaud de Lage

C’est un crime impensable. Une folie monstrueuse.

L’histoire d’une vengeance, froide, terrible, incarnée par Atrée, habité par la rage après la trahison commise par son frère jumeau, Thyeste, qui a séduit sa femme pour accéder au pouvoir. Une vengeance si horrible, qu’elle fera se détourner le soleil et entraînera le chaos du monde dans une nuées d’oiseaux noirs.

Le Palais des Papes s’enflamme et tremble à la vue de ce passage à l’acte, la musique se fait plus lancinante et la langue si noire et moderne de Sénèque (dans une traduction de Florence Dupont, immense latiniste) résonne de fureur et d’une intensité qui prend aux tripes. Comment exprimer l’indicible ? Comment montrer l’immontrable ? C’est ce qui a séduit l’acteur et metteur en scène Thomas Jolly, pour qui cette tragédie est liée à son travail sur Shakespeare* (le maître était un grand lecteur de Sénèque), et qui retrouve dans Thyeste une pierre angulaire de son parcours : la part de macabre et de monstrueux du personnage et de chacun d’entre nous.

 

Thomas Jolly (Atrée) montre toute l’intensité de son jeu et enchante dans l’horreur, nous conviant avec grâce au plus affreux des banquets. Son double, Damien Avice (Thyeste) se débat dans une douleur indicible qui le ronge de l’intérieur. Ces deux personnages, à la fois jumeaux et rivaux, portent en eux toutes ces questions, qui nous bouleversent, et qui sont les fondements même de notre humanité, de nos faiblesses et de notre violence : la trahison, la vengeance, la colère, et le pardon impossible … Des questions qui résonnent encore aujourd’hui, 2000 ans après l’écriture de Thyeste.

Revisitée, la tragédie prend toute sa dimension dans la cour d’honneur du Palais des Papes grâce à une mise en scène augmentée, mais toujours précise, et redoutablement efficace. Les effets spéciaux offrent à voir un décor magnifié par la grandeur du lieu, sans fioritures et dans une économie de moyens qui reste spectaculaire. L’introduction d’un slam endiablé en la personne du choeur (Emelyne Fremont) nous ramène constamment à notre époque, comme pour frapper les esprits. La présence d’enfants sur scène ajoute à ce tableau une dimension diabolique, voulue par le metteur en scène qui voit dans Sénèque la marque de la tragédie à l’état pur sans perdre pour autant l’espoir, convoquant le traité d’indulgence signé Sénèque en conclusion de son spectacle.

Le spectateur reste saisi par cette fresque (« seulement » 2h30), hagard lorsque le noir se fait, terrible, pour nous laisser à nos peurs et à nos interrogations, hantés par l’enfance sacrifiée, l’avenir meurtri, et le souvenir de cette expérience de théâtre total.

« Mauvais, nous vivons parmi nos pareils. Une seule chose peut nous rendre la paix : c’est un traité d’indulgence mutuelle. » SÉNEQUE

* Thomas Jolly a mis en scène Henri VI en 2012 et Richard III en 2015.

Et plus si affinités

http://www.festival-avignon.com/fr/spectacles/2018/thyeste

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