Théâtre /La Fausse Suivante de Marivaux : Devenir quelqu’un d’autre ?

Quand on me dit Marivaux, je repense instantanément à mes cours de français au lycée et je me lance incontestablement dans la récitation de cette tirade : « On est souvent trompé en amour, souvent blessé et souvent malheureux ; mais on aime, et quand on est sur le bord de sa tombe, on se retourne pour regarder en arrière, et on se dit :

J’ai souffert souvent, je me suis trompé quelquefois ; mais j’ai aimé. C’est moi qui ai vécu, et non pas un être factice crée par mon orgueil et mon ennui.

Ici il n’est pas question de célébration de l’amour, il n’y a pas de dénouement heureux. Dans La Fausse Suivante, on se trompe, on séduit, on établit des stratégies, on parle d’amour … mais on n’aime pas.

Actuellement représentée au théâtre de la Croix Rousse à Lyon, cette pièce nous enchante par sa mise en scène : Nadia Vonderheyden nous fait pénétrer dans les coulisses d’une scène de débauche, l’ivresse et l’absurdité de la fête sont représentées dans des costumes extravagants derrières des rideaux. On devine mais on ne participe pas.

Ici c’est le théâtre qui se donne lui-même en théâtre. En effet toute la pièce repose sur notre capacité de faire illusion, de se travestir, de tromper l’autre, de se donner en spectacle. Le marivaudage atteint son paroxysme. Pendant ce 18ème siècle en crise, la province se laisse aller à des plaisirs bien légers, la comtesse s’attache aussi vite qu’elle oublie, Lélio est intéressé et intéressant, Arlequin se questionne.

Outre l’ambiguïté de l’identité, les classes s’affrontent. Les femmes sont faibles et subissent les désirs des hommes. Leur argent attire et les séducteurs sont assoiffés. Seule solution, devenir l’autre sexe pour le tromper. Ainsi « on n’est pas quelque chose mais on le devient et la vie et les êtres ne sont peut-être que ça, un devenir et un advenir permanent » selon les mots de Nadia Vonderheyden.

On est charmé, émerveillé, on admire avec passion ce 18ème libertin. Quand l’amour n’est qu’une stratégie, le désir est le maître mot. On s’échappe de toute réalité ou conformité le temps d’un instant. La modernité de la mise en scène nous permet même une identification, celle de se laisser porter par le goût de la fête. Celle qui nous fait nous demander si en effet, l’amour n’est pas qu’une stratégie mise en place par notre être.

On ne peut parler de tragédie, mais il y a bien du tragique dans cette représentation de l’Homme. Il y a de la souffrance, celle de tromper et d’être trompé. Ne vit-on que sur des apparences, surtout lorsqu’il est question de séduction ? Devons-nous nous contenter d’un amour fondé sur l’illusion si en fait chaque protagoniste joue un rôle ? Poussé à son extrême, la question reste pertinente et la réalité proche.

Ainsi, le théâtre de la Croix Rousse nous enchante toujours par la qualité de ses pièces, le génie de ses interprétations et l’accessibilité de ses mises en scène. On ne peut plus dire que le théâtre classique est loin de nous. Le 18ème siècle revit et Marivaux avec lui.

 

Et plus si affinités

http://www.croix-rousse.com/La-belle-saison/Les-spectacles/La-Fausse-Suivante