Théâtre / Ita L. née Goldfeld : une heure pour une vie …

Une heure, c’est le temps dont Ita dispose pour fuir. Fuir les flics qui vont revenir la rafler, fuir l’internement à Drancy, fuir la déportation et les douches, fuir les camps d’extermination auxquels son état de juive et son grand âge la condamnent. Fuir la mort.

Une heure accordée à demi mot par le gestapiste qui a pris en pitié cette vieille veuve d’un légionnaire. Le blanc képi trône toujours sur la cheminée du petit appartement, sous le portrait du défunt mari, amant toujours pleuré, Salomon consumé par les gaz moutarde de la Première Guerre. Normal selon lui d’aller au combat défendre la France, cette patrie d’adoption, ce refuge contre la violence des pogroms, Odessa quittée en une nuit pour échapper aux massacres des juifs dans le ghetto.

Ah ce ghetto, où elle a vécu tant de bonheurs, dont elle n’a rien oublié, … cette heure si précieuse, Ita va la consacrer à faire le point. Sur sa vie, sur sa famille, sur l’histoire de son peuple. Car fuir ne servirait à rien au bout du compte. Pour aller où ? Avec quoi ? Vers ses enfants partis dans le Sud sans laisser d’adresse ? Vers son aîné lui aussi arrêté bien que marié à une française catholique ? Vers ce mari mort qu’elle aspire à rejoindre là-haut ?

Seule, malade, âgée, rongée de peur, isolée dans cet appartement qu’elle ne quitte presque plus, dans ce quartier où les habitants, des voisins, des amis parfois, la regardent sans plus d’aménité depuis qu’elle arbore l’étoile jaune avec résignation, … quelle autre option a-telle que de plier l’échine et de préparer sa valise comme d’autres prépareraient leur cercueil ?

C’est cette résignation que l’auteur Eric Zanettacci a voulu mettre en avant. Et il y arrive parfaitement, en déroulant ce monologue par étape, entre souvenirs heureux, récits d’atrocités, lumières de l’amour, ténèbres dévorantes de la barbarie en marche. Sauvagerie des russes, méthodologie froide des allemands … une mécanique à l’œuvre qui vise à casser les résistances mentales, la fierté d’exister.

En une heure, l’auteur démonte les rouages d’une entreprise de destruction massive savamment orchestrée, mise en application strate par strate, et dont Ita témoigne sans même réaliser le poids des mâchoires qui se referment sur elle, presque consentante au final, acceptant son sort car elle est programmée pour. « Un juif ne doit jamais être trop loin de sa valise ». L’errance dont parle Stefan Zweig dans Collaboration, Ita va y mettre un terme en rompant la chaîne de l’exil.

Elle ne sait pas trop ce qu’elle va trouver, mais elle s’en doute, ses tripes nouées parlent pour elle. Dans cet espace scénique remarquablement balisé de meubles, d’objets (superbe travail du sénographe Tim Northam et de l’ingé lumières Arnaud Jung), c’est tout son univers qui prend vie par la voix d’Hélène Vincent, par ses gestes, ses regards affolés ou pétillants, ses immobilités de bête traquée. Mise en scène d’une pudeur incroyable, drôle par petites touches, poignante par instant, effroyable par les témoignages d’horreur, l’actrice nous fait vivre tous ses états d’âmes en une mosaïque vibrante d’humanité.

Avec Julie Lopes Curval, la comédienne participe de l’orchestration de ce texte entre mise en voix et jeu pur, marquant la limite de l’histoire par la lecture du début et de la fin du synopsis. Un choix intelligent pour un texte difficile car chargé des douleurs de l’Histoire. Et la prise de conscience que le chemin de croix d’Ita pourrait être celui de bien d’autres, au Rwanda, à Sarajevo, au Mali, partout où l’on persécute à la surface de la terre. Egalement une mise au point vigoureuse sur la valeur de la France comme terre d’accueil, et la manière dont nombre de ses enfants d’adoption se sont dressés pour la défendre, avec parfois bien plus d’engagement que ses enfants de souche.

A méditer, à voir absolument, comme Collaboration du reste qui traite ce sujet d’un autre point de vue, et parce que malheureusement les survivants de cette époque sont en train de disparaître. Qui alors témoignera et passera ce patrimoine aux générations futures pour leur faire comprendre les déclencheurs de la monstruosité ?

 

 

Et plus si affinités

http://www.petitsaintmartin.com/spectacle/piece/ita-l-nee-goldfeld

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