The Program : bien plus qu’un biopic

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The Program sort aujourd’hui sur les écrans et déjà il fait jaser : mauvais biopic, faits maquillés, charge exagérée … bref le film de Stephen Frears fait polémique. Et c’est une bonne chose car cela fait partie de son objectif : démonter un système, mettre à jour une acceptation coupable, donner à réfléchir sur ses motivations premières.

Plus qu’un biopic

Tout est dans le titre : « the program ». Mystérieuse, légèrement inquiétante, l’expression englobe les protocoles de dopage mis en place dans les équipes cyclistes qui participaient au tour de France à la fin des années 90. Lance Armstrong, en se droguant pour augmenter ses capacités de façon spectaculaire et rafler sept maillots jaunes n’est que la partie émergée d’un iceberg plongeant très profond dans une eau des plus sombres.

Mensonges, pressions, chantages, menaces … tous les acteurs du Tour sont au courant, taisent cette réalité, la couvrent quand ils n’en profitent pas. En jeu l’argent, la célébrité et la volonté farouche de gagner, d’être le premier, encore, toujours, au péril d’un vie qu’on a déjà failli perdre. Insensé est un terme trop faible pour qualifier le comportement de ce champion hors pairs et de son entourage. Insensé, malhonnête, équivoque surtout …

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Les dérives d’un microcosme sportif

C’est cette ambiguïté que Frears saisit et met en exergue avec un talent certain, dressant ainsi le portrait mental d’un personnage à la fois énigmatique, charismatique et fortement inquiétant. Victime aucunement, égocentrique à n’en pas douter, amoral il semblerait, seul malgré l’adulation dont il fait l’objet … de fait on aimerait en savoir plus sur le parcours personnel d’un Lance Armstrong qu’on nous présente ici au début de sa carrière, laissant ainsi dans l’ombre ses origines, son éducation, ses premiers pas dans le monde du vélo. Or semblable détermination ne peut se puiser que dans les premiers temps d’une vie.

En oblitérant la jeunesse d’Armstrong pour centrer son récit sur les différentes étapes d’une ascension entrecoupée par une lutte acharnée contre la maladie, le réalisateur se focalise automatiquement sur l’univers qui a autorisé pareille dérive. Managers, médecins, dirigeants du Tour, autorités sportives, sponsors, media, tous font front, quand le journaliste David Walsh s’étonne des résultats incroyables du cycliste jusqu’alors habitué des courses d’un jour. C’est du reste sur son livre Sept péchés capitaux : à la poursuite de Lance Armstrong que se fonde le scénario signé John Hodge.

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Au coeur du peloton …

Partant de cette colonne vertébrale, la production a effectué un travail de recherches. Outre les multiples témoignages récoltés auprès des professionnels comme des habitués de l’équipe d’Armstrong, il fallu rassembler les vélos d’époque, les maillots, retrouver le matériel, bref assurer une reconstitution la plus fidèle possible, allant jusqu’à l’appréhension des gestes des coureurs, leur positionnement sur la selle, … il fallait aussi restituer cet effet de bulle mentale dans laquelle les athlètes s’étaient enfermés par delà toute considération éthique.

Les séquences où l’on voit Armstrong et ses lieutenants se faire transfuser dans leur chambre d’hôtel ou leur bus sont très fortes de ce point de vue. La préparation des acteurs a joué dans ce sentiment oppressant, cet effet d’aveuglement, de banalisation d’un geste criminel, injuste et dangereux, un suicide lent en somme qui donne autant le vertige que les plans remarquables réalisés au coeur du peloton, pour restituer la vitesse affolante et grisante à la fois, la fragilité de la course, le risque permanent de chute, la rage de continuer malgré la souffrance physique. Pour ceux qui ignorent tout du cyclisme de haut niveau, des codes et de la réalité d’un évènement comme le Tour de France, The Program tend un miroir des plus fidèles.

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Une étude, pas un procès

Un miroir fidèle mais dénué de jugement : The Program veut questionner, il n’a pas pour ambition de critiquer ou de jauger. Fidèle à la démarche chère aux artistes réalistes, Frears s’empare de l’affaire Armstrong car elle illustre la manière dont on peut déraper dans un milieu qui autorise et soutient ce dérapage car il en tire profit. C’est que grâce à Armstrong, la petite reine a quitté sa sphère d’aficionados européens pour devenir une discipline à dimension internationale, à la fois moderne et terriblement séduisante.

Les enjeux étaient énormes au niveau médiatique et économique. Armstrong devient une star en surfant sur cette vague qu’il contribue à générer. L’interprétation de Ben Foster alimente les différentes facettes qui composent ce personnage hors normes, à la fois héros au sens premier de demi dieu et produit vicié du rêve américain. Frears s’attarde notamment à illustrer comment cette figure emblématique séduit ceux qui l’entourent, pour les entraîner dans son sillage. Chef de meute, parrain mafieux, tricheur éhonté, mythe trompeur  ? Frears gifle son public en lui lançant cette question au visage : et si les héros qu’on nous choisit comme modèles n’étaient tous que des leurres de cette nature, des mensonges médiatiques, des contradictions vivantes ?

Et plus si affinités
http://www.theprogrammovie.com.au/

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