Subsistances – Lyon / Débat : Masculin et féminin, faut-il se définir ?

Nous avons déjà eu l’occasion de vous en parler à propos de Ivan Mojouskine, l’album de Brice et sa pute ou XYZT, LES PAYSAGES ABSTRAITS -Exposition interactive : Les Subsistances sont un lieu transdisciplinaire de travail, de création, d’expérimentation et de dialogue avec le public. Implantées dans un cadre magnifique sur les quais de Saône à Lyon, elles accueillaient fin novembre le Festival d’idées : Mode d’emploi organisé la Villa Gillet en partenariat avec les Subsistances (et avec le soutien du Centre National du Livre, de la Région Rhône-Alpes et du Grand Lyon). Les débats proposés constituent des moments d’échange entre les intervenants et le public sur des sujets inspirés par l’actualité mais abordés d’un point de vue plus philosophique et politique dans le sens d’une implication des citoyens dans l’évolution de la cité.

« Changement de climat : que faut-il changer ? », « La finance et l’argent sont-ils les arbitres de notre société ? », « La liberté sexuelle est-elle une cause politique ? » : les thèmes traités cette année étaient tous rattachés à une actualité brûlante. J’ai personnellement assisté à la rencontre autour de l’interrogation : « Masculin féminin, faut-il se définir ? » qui interrogeait la place et le rôle des genres dans la définition de l’identité.

Question délicate au moment où l’on débat férocement du mariage ouvert à tous et de la procréation assistée, avec des arguments qui n’en sont souvent pas. Et le débat proposé par Mode d’emploi de proposer une problématique beaucoup plus centrée et précise. Alors qu’on cherche à savoir s’il faut se définir, une difficulté se présente : est-on vraiment l’acteur de sa définition ? En effet, chacun est défini à sa naissance sur son acte d’état civil. La problématique se transforme donc en une double interrogation sur le regard et sur l’appartenance : avons-nous la liberté de choisir notre genre ? Est-il raisonnable et nécessaire d’abolir la binarité des sexes ?

Pour en débattre avec le public le festival a invité les intervenants suivants :

  •  Claude Arnaud, romancier et essayiste, lauréat du Prix Femina du premier roman 1994 pour Le Caméléon (Grasset) et du  prix Femina de l’essai 2006 pour Qui dit je en nous ? (Grasset).
  • Yannick Chevalier, enseignant de stylistique française à l’Université Lumière Lyon 2, spécialiste de  l’articulation entre langue et genre, auteur avec avec Benoît Auclerc  de Lire Monique Wittig aujourd’hui sur l’oeuvre littéraire, politique et théorique de cette écrivain et militante féministe française.
  • Marie-Édith Cypris, aidesoignante qui a exercé en maison de retraite, à l’hôpital et en clinique privée. Née homme, devenue femme, auteure de Mémoires d’une transsexuelle, récit cru et révolté de son expérience où elle interroge dans sa chair la question du genre et de l’identité sexuelle.
  • Christian Flavigny, pédopsychiatre et psychanalyste, auteur de La Querelle du genre, où il revient sur l’enseignement de la théorie du genre au lycée, pointant les dangers d’une lecture idéologique de cette question.
  • Phia Ménard, auteure, performeuse, scénographe, metteuse en scène et jongleuse, fondatrice en 1998 de la compagnie Non Nova. Créatrice de L’après-midi d’un foehn et VORTEX.

Des spécialistes donc. Le débat peut commencer, précédé par un documentaire : Identité(e)s d’Olivier Meyrou évoque une série de portraits interrogeant le lien entre identité, sexe et genre. Cette identité de genre se retrouve dans plusieurs niveaux : anatomique, psychique, social, culturel. Cet ensemble de témoignages résonne avec des films récents comme Tomboy ou Laurence Anyway. Il se présente comme une mise à nu des témoins face à une question personnelle et parfois tabou, celle de l’appartenance sexuelle.

C’est Marie Edyth Cypris qui entame la discussion. Auteure de l’ouvrage Mémoires d’une transsexuelle, son témoignage montre combien il est difficile d’appréhender le corps de l’autre. En effet, dans le cas du transsexualisme on ne connait pas le sexe que l’on veut devenir, on peut seulement se l’imaginer. Pour elle il ne faut en aucun cas confondre transgenre et transsexuel. On devient l’autre sexe d’un point de vue social grâce au champ médico-légal. En ce sens, la démarche de changement de sexe s’inscrit dans l’exercice de la médecine, la personne est un être souffrant, ne revendiquant aucune ambiguïté contrairement aux transgenres. En effet le genre est un référent exclusivement humain, pivot de l’identification personnelle, sociale, culturelle, prolongement de la différence biologique entre les sexes.

Cependant, pour Yannick Chevalier ou Phia Ménard, les catégories de genres sont à dépasser. En citant Monique Witig, il est mis en avant que dépasser la question du genre n’engendre pas forcément l’invention d’un troisième sexe. En effet son objectif est d’abandonner ces catégories pour faire renaître une nouvelle humanité. Ce dépassement passe donc par un bouleversement complet de notre langage usant du masculin et du féminin. Phia Ménard va plus loin en introduisant que ne faisant pas le choix de naître, nous faisons celui de continuer à vivre. L’autonomie de notre existence s’appuyant aussi sur le choix de notre sexe. Pour elle, la distinction entre masculin et féminin n’est rien d’autre qu’un long lexique de codes binaires pour vivre en société. Tout cela résidant dans une appropriation de la norme. Elle écrit « Soyons des femmes à barbe, des hommes épilés, des femmes à pénis, des hommes à vulve, des femmes chauves (…) des hommes incertains, des femmes incertaines. Faisons fi du masculin et du féminin passifs. Inventons-nous ».

Cependant, nous sentons bien qu’une sorte de nécessité interne nous pousse à nous définir. S’il est difficile à tenir envers autrui, aux yeux d’une société toute entière, le flou paraît inenvisageable pour nous même aussi. Comme le développe Claude Arnaud, même si nos pouvoir d’auto transformation ont fortement augmenté depuis une trentaine d’années, on peut se retrouver dans un entre deux troublant, mais se rapprocher de l’autre sexe ne signifie pas encore vraiment changer d’être. Alors il pose cette question ontologique : « Change-t-on totalement d’être quand on change de sexe ? » En effet l’identité commence à se tisser très tôt dans notre histoire personnelle.

Enfin, faisant appel à la psychanalyse pour étudier cette question du genre, le pédopsychiatre et psychanalyste Christian Flavigny introduit la filiation. Si le naturalisme donne une description purement physique de la définition et que la théorie du genre prend le contre pied le plus radical en donnant une raison purement sociétale, nous savons que l’identité sexuelle se construit dans l’enfance par la conjoncture des deux approches. Alors le psychanalyste ne cherche pas à dire si oui ou non il faut se définir mais plutôt comment il faut le faire. Dans l’enfance il y a deux progressions, tout d’abord la prise en compte du corps puis les attentes inconscientes des parents.

Ainsi le débat passionnant, passionné et passionnel a du mal à trouver une fin et encore moins une solution miracle. L’ambigüité est là, les interrogations demeurent. L’esprit du Festival d’idées : Mode d’emploi porté par les Subsistances nous rappelle cependant qu’il est bon, voire essentiel de se poser pareilles problématiques comme fondamentales de notre rapport à nous-mêmes, à l’autre, au couple, à la parentalité, à la société. Et d’en tirer une dynamique qui fera avancer nos civilisations vers une véritable modernité.

Et plus si affinités

http://www.villagillet.net/portail/mode-demploi/actualites/

http://www.villagillet.net/portail/la-villa-toute-lannee/actualites/

http://www.les-subs.fr/

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