Sortie DVD / La Demora : un certain éloge de la fuite ?

Maria vit en Uruguay, a un job de merde, un salaire anorexique, un placard pour appartement, trois enfants et son père à charge. Epuisée, désespérée, seule elle fait face. Comme elle peut, aussi digne que possible, entre les devoirs des gosses, les pertes de mémoire du vieux, les conditions de travail de plus en plus dures.

Pas un instant de répit, pas de moments de respiration, pas de loisirs ni de joie, pas de compagnon pour l’épauler … rien sinon un quotidien de précarité économique, sociale et existentielle. Alors le jour où l’administration refuse d’interner son père en foyer, elle craque. Oh pas un craquement monumental et spectaculaire, à coup de flingues et de massacre de masse, non … un tout petit craquement, un souffle, un ras le bol exprimé en un clignement de paupières, affaissement d’épaules discret.

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Tourner le dos, rien qu’une journée, une nuit. Pour respirer. Se débarrasser d’un problème qu’on n’a pas demandé à gérer, d’un boulet si lourd à traîner, en le niant simplement : ça serait si simple et on en a tous rêvé. Rodrigo Pla part de cette faille pour construire La Demora, qu’on peut traduire par « le retour ». Ironique ? Non. Car la fuite de Maria n’est pas abandon mais remise en cause, questionnement, … et retour aux valeurs, aux devoirs, à l’amour également.

En 1h20 de narration serrée, ce film aux tonalités sombres, aux couleurs neutres, aux lumières rares, évoque une tragédie du quotidien qui devient récurrente dans ce monde où le recul de la mort interroge le devenir des personnes âgées. Que faire des vieux dans des sociétés vouées aux actifs et à la productivité ? Comment demeurer dans l’amour de nos parents, le respect des anciens quand tout fonctionne sur le travail acharné et chronophage qui empêche une prise en charge digne ?

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Le sujet fait peur car il reflète l’interrogation de nos devenirs au seuil de la mort : on se souvient de La Balade de Narayama de Shōhei Imamura. Beaucoup plus récemment, Nebraska d’Alexander Payne revenait sur les relations d’un père sénile et de son fils. La Demora exprime avec beaucoup de pudeur et de dignité  la détresse et l’impuissance coupable de tout enfant face au délabrement de ses parents, ce moment d’inversion contre-nature où le fils devient le parent et le responsable de ceux qui lui ont donné le jour et l’ont éduqué, protégé, guidé.

Pénible sentiment de dépassement, de dépendance, d’incompréhension, où l’amour devient devoir et obligation, où chaque geste du quotidien devient prison, pour celui qui l’effectue, pour celui qui le subit : ici soulignons la prestation de Roxana Blanco et de Carlos Vallarino qui incarnent cet attachement en mutation, où tout se renverse subtilement mais irréversiblement, entre l’épuisement de l’un, les pertes de mémoire de l’autre. Une transition obligée, effectuée dans le silence des regards, des gestes qui tentent encore de respecter l’intime : la douche, l’habillage, le coucher, …

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Un drame personnel, vécu dans le non-dit, au milieu des autres qui sentent sans comprendre. Et là le film d’ouvrir une voie en plaçant Agustin abandonné dans un circuit d’entraide humaine, de simples anonymes qui viennent prendre soin de lui : à cet instant le scénraio évoque les sociétés utopiques ou tribales où la prise en charge des anciens comme des enfants est collective … une seule et même famille, sans différences, sans barrières, où s’occuper de l’autre n’est plus une charge personnelle, mais un élan commun … ? Pendant quelques scènes, La Demora évoque ce possible retour à l’échange et la solidarité, … A méditer comme une leçon d’humanité ?

 

Et plus si affinités

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