Richard III d’après Shakespeare : jeune, monstrueux et théâtral

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Ces trois qualificatifs déterminent l’approche adoptée par Margaux Eskenazi et la compagnie Nova pour décrypter la pièce historique de Shakespeare. Une œuvre de jeunesse donc qui intervient tôt dans la prolixe carrière du Barde. Experte dans ce répertoire des premières pièces d’auteurs qu’elle parcourt à la recherche du génie en herbe, la compagnie Nova propose ici une version condensée de Richard III.

Plusieurs personnages, plusieurs passages du texte initial disparaissent pour resserrer l’intrigue et le temps sur la figure du tyran dans sa lente et criminelle ascension vers un trône qu’il va souiller de sa vilenie. L’adaptation opérée par Margaux Eskenazi et Agathe Le Tallandier met en exergue la bestialité de l’humain (les comparaisons animales saturent les vers originels), sa violence et son mensonge : autant de facettes de la théâtralité, ici sublimée par l’action politique qui n’est que masque perpétuel. Un personnage s’ajoute, le choeur, dérivé de l’Antique mais que Shakespeare ne répugnait pas à employer comme en témoigne Henry V. Hors du temps et des éléments, ce commentateur introduit la vérité du dire, lisant pour nous les âmes tout en faisant le lien d’épisode à épisode.

Le drame se déroule dans un enclos de graviers noirs qui évoque tour à tour le bac à sable, l’arène et ses combats, la fosse commune, l’eau croupie des marais. Une boule à facettes nocturne surplombe l’espace comme une lune noire, un signe monstrueux de la décomposition à l’oeuvre, tandis que les personnages s’affrontent, se reniflant, se touchant et se frappant comme autant de fauves, ensevelis dans leurs pelisses trop grandes. Le genre même s’efface dans la permutation des rôles, hommes jouant des femmes, femmes incarnant des hommes. Le tout convoque les mânes de Ionesco, Beckett, Genêt, Artaud, situant ainsi Shakespeare à la racine du théâtre de l’absurde. La sacralisation de l’espace quant à lui rend hommage à Peter Brook.

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Et c’est un Richard III organique et proprement terrifiant qu’incarne Idir Chender, absolument remarquable et qu’on imagine immédiatement dans la démesure d’un Néron. Un très très grand acteur à n’en pas douter, qui dévore tout et qu’on aurait voulu voir interpréter la shakespearienne partition de bout en bout sans coupe ni aménagement, tant il colle à cet univers. De même ses camarades de scène auraient-ils mérité de jouer la langue du Barde qui se suffit à elle-même. Certes c’eut été plus long, scéniquement plus lourd et il eut fallu plus d’acteurs. Mais force est de constater que les pièces de Shakespeare souffrent mal le tronçonnage et l’hybridation (souvenons-nous de L’odeur du sang ne me quitte pas des yeux qui jonglait imprudemment avec les répliques de Macbeth).

Ici c’est un pan entier de l’oeuvre qui est oblitérée, le traitement de l’Histoire en marche, la mémoire de la guerre destructrice, la mise en garde contre l’ambition aveugle et fanatique : Richard III s’intègre dans la propagande pro Tudor certes mais se veut aussi éducation politique. Peut-on en faire l’économie ? La question soulève la marge d’action du metteur en scène : doit-il respecter le texte qu’il transmet au public ou s’en emparer pour le recadrer à sa mesure ? Ici le titre a du moins le mérite d’annoncer la couleur, nous sommes dans une libre adaptation en hommage au maître.

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Il n’en demeure pas moins que la magie opère en fulgurance dés que la parole de Shakespeare reprend ses droits, ainsi des imprécations de Marguerite, reine déchue que Jean Pavageau incarne en oscillant du tragique au burlesque, ainsi de la scène d’affrontement entre l’autre souveraine déchue qu’est Elisabeth insultant son bourreau Richard, ainsi de Lady Anne allant au couronnement comme on va à la mort, le visage masqué d’un crâne d’animal qui la métamorphose. En ces instants, nous sommes dans l’essence du tragique shakespearien qui saisit le destin à l’oeuvre. La mise en scène devient hypnotique.

On regrette amèrement qu’avec pareille perception, Margaux Eskenazi ait éludé la scène des spectres pour lui substituer la poésie de Michaux. Car à n’en pas douter elle aurait su faire vibrer ce passage redouté des gens de théâtre comme rarement on l’a fait. Il n’en demeure pas moins que Richard III d’après Shakespeare offre une variation pertinente sur le caractère visionnaire de l’écriture du jeune Shakespeare, dévoilant au passage une mine de talents émergents qui enrichissent la scène française, preuve que le paysage théâtral de notre pays, quand on lui donne les moyens de s’exprimer, est toujours vivace, créatif, ambitieux et audacieux.

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Et plus si affinités

http://lacompagnienova.org/spectacles/richard-iii/

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