Le rêve d’un homme ridicule : Dostoïevski, un “délire” au sens positif du terme ?

Célèbre pour ses romans, le grand auteur russe Fidor Dostoïevski l’est moins pour ses nouvelles, encore moins quand il s’agit de nouvelle fantastique. Mais qu’y a-t-il au juste de fantastique dans le monologue, tantôt passionné, tantôt cynique, d’un homme racontant un rêve vécu le soir où il projetait de se suicider ? Tel est le scénario que l’écrivain met en place au début du conte Le rêve d’un homme ridicule. Et c’est au Théâtre de Poche Montparnasse, à travers la mise en scène de Olivier Ythier et l’interprétation, majestueuse, de Jean-Paul Sermadiras que l’on (re)découvre ce texte qui fait frémir, tant les idées qu’il projette sont fortes émotionnellement.

Le héros, seul, aux cheveux un peu hirsutes, se revendique ridicule et aime finalement son statut d’homme perpétuellement moqué, ou pire méprisé ; il narre son éloignement volontaire du genre humain jusqu’à vouloir s’en extraire totalement – dans la mort. Une mort qui ne veut pas de lui (ou qu’il ne souhaite pas réellement) et qui semble lui faire vivre une expérience au-delà des frontières du réel. Passant tour à tour de l’angoisse à l’émerveillement avec son arrivée dans une sorte d’Eden originel, au sein d’êtres non pervertis par les vices, le comédien module sa voix à la perfection et nous entraîne dans un “délire” au sens positif du terme. Chuchotements, voix calme et posée, cris soudains, tout passe par les sons dans cette mise en scène sobre et épurée, avec comme personnage secondaire un simple banc, tour à tour fauteuil ou lieu de prière.

Une tentative avortée de suicide par un élément perturbateur, puis un rêve. Il en ressort tout d’abord la description d’une véritable Utopie, à savoir un monde qui n’existe pas, et ne peut pas exister puisque le moindre signe extérieur est susceptible de le corrompre. On découvre un univers dolstoïevskien jusqu’alors insoupçonné, avec comme toile de fond un idéal onirique bien éloigné des théâtres sociétaux qu’il dépeint si bien à travers L’idiot, Le joueur ou Les frères Karamazov. La puissance de ce texte et de sa mise en scène est puisée dans la promiscuité avec le public, interlocuteur imaginaire d’un esprit qui peut sembler malade – à l’instar du narrateur du Horla de Maupassant. Un public qui, devant la force des regards et des mots, ne peut que se rappeler ses idéaux d’enfants, où toutes les horreurs seraient absentes. Cette évocation d’une société parfaite peut évoquer à certains égards celle de Tamé dans le roman Aline et Valcourt du Marquis de Sade.

Mettons de côté la pensée moraliste et politique de ce dernier, et nous avons ici le dévoilement d’une vision optimiste et philosophe, mettant en avant le bonheur avant la recherche de ses lois et la conscience d’un tout uni avant l’individualisme. Autre force, l’immense modernité d’un texte choisi par le metteur en scène et par le comédien pour répondre à une société contemporaine sclérosée par la peur de soi et la peur de l’Autre. A l’époque de l’uniformisation des comportements, des tenues vestimentaires, grande est la tentation de se soumettre, ou de s’écarter de ces modèles préétablis. Bon nombre d’initiatives citoyennes et solidaires tendent à renverser la montée de l’individualisme ou du communautarisme par la promotion d’un mode de vie alternatif. Et grande est la tentation de retrouver un peu de pureté et d’innocence, ces états décrits dans le rêve utopiste de l’unique personnage sans nom des oeuvres de Dostoïevski.

Ou alors, voyons ce lieu où tout le monde semble beau, pur et innocent comme celui idéalisé des réseaux sociaux, où l’on se met en scène de la manière la plus parfaite possible, alors que le réel semble si terne et si maussade. Une modernité et un message à la fois puissants et naïfs : la pièce mise en scène souligne néanmoins que le rêve – malgré son statut imaginaire et fantasque – peut être un appel à la vérité, celle que l’on sait et que l’on sent, au delà des critiques et des mauvais jugements. Ce qui semble se dégager, avec cet homme solitaire sur scène qui se dépouille de ses travers d’être humain – physiquement représentés par sa tenue – qui finalement l’assume, l’endosse et tente de renverser la pensée établie, souligne la phrase toute faite, toute simple, qu’il faut suivre ses rêves et qu’il peuvent représenter un “vrai” possible, qui n’est en rien ridicule.

Et plus si affinités

http://www.theatredepoche-montparnasse.com/project/le-reve-dun-homme-ridicule/

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