Reflet d’artiste / Midnight Ravers : triompher du chaos

Le monde rugit de ses différences affichées, de ses rages et de ses isolements communautaristes. Clans contre clans, renfermés sur leurs identités, agrippé chacun à sa spécificité comme à une bouée de sauvetage, s’imposant à la face du monde tel un acte de foi, sourd, intransigeant et rigide dans sa définition de la vérité. Mouais … Alors on ne doit pas vivre sur la même planète, les mecs !

Parce qu’à la rédaction de The ARTchemists, nous sommes submergés d’aventures artistiques portant sur la convergence des talents et des créativités en off shore, avec collaborations transfrontalières et rencontres des cultures. Y a pas que les entreprises qui s’y collent, le monde de l’art s’y est mis aussi et avec force propositions alléchantes que nous peinons à relayer devant le nombre. Mixatac (dont nous vous rebattons les oreilles depuis l’année dernière – ça vous ne pourrez pas dire que nous manquons de constance dans l’effort), The Egyptian project il y a peu, sans compter tous les autres croisés au gré de nos baguenaudes, les exemples ne manquent pas … et Le triomphe du chaos des Midnight Ravers complète cette liste de belle manière.

Déjà avec un clip d’animation que nous avions mis en avant séance tenante dés visionnage, puis avec toute une synergie prenant appui sur un album croisant mélodies et dessins. Au cœur du processus : Dominique Peter, batteur de High Tone, ici en duo avec l’illustrateur Emmanuel Prost pour un périple au Mali, où l’un va composer, jouer et enregistrer avec des musiciens du cru pendant que l’autre va tracer les images de ces moments en couleur ou en sépia. Ils reviennent de leur aventure avec une exposition sonore, dont je découvre les prémices au centre de la Goutte d’or, en amont du MaMA, et le désir de partager et continuer cet album de voyage.

Pas étonnant, car Le triomphe du chaos est un éloge de la plénitude, une plongée dans les eaux vives et fantaisistes d’un autre rythme, d’un autre mode de vie, d’un autre rapport au monde et à l’humain. Il n’en fallait pas plus pour nous décider : message, mail, questions, interviews. Et là une surprise de taille : nous attendions difficultés en chaîne et obstacles infranchissables, nous trouvons fluidité, quiétude, tranquille certitude que les choses se feront quoi qu’il advienne, parce que c’est dans la nature des choses.

Vous en doutez ? Lisez-les !

 

Dom Peter

Présentez-vous, votre formation, votre parcours ?
Bonjour, Dominique Peter, autodidacte, batteur du groupe urban dub High Tone depuis 1997.

Midnight Ravers : de quoi s’agit-il ? Pourquoi ce nom ?
Midnight Ravers est un projet transversal entre un dessinateur et un musicien.Midnight Ravers est aussi le nom d’une chanson des Wailers sur l’album Catch a Fire. Je le traduis par :  » les noceurs de minuit « . C’est une des chansons les plus mystérieuses et poétiques de Marley pour laquelle j’ai une fascination. Une attraction inexpliquée et inexplicable. .. la magie absolue de la musique et aussi, ça raconte très bien notre séjour au Mali … on était vraiment : « les noceurs de minuit ».

Pourquoi avez-vous choisi le Mali ?
La famille habite à Bamako (Manjul). J’y suis allé une 1ère fois en 2010 et j’ai été fasciné par Bamako et sa richesse culturelle. Et puis j’ai passé beaucoup de temps dans le studio de Manjul. C’est un artiste prolifique (je ne saurais que trop vous conseiller ses albums Dub to mali 1&2), un producteur et réalisateur d’album accompli, et ingénieur du son bien sûr.

Parlez-nous des musiciens rencontrés, avec qui vous avez collaboré. Quel est l’état du circuit musical ?
De retour de mon premier voyage, j’ai élaboré mes compositions en imaginant que peut-être, je pourrais retourner sur place assez vite et enregistrer avec des chanteurs et des musiciens traditionnels. L’album à été fait entre Lyon et Bamako. J’ai composé les morceaux dans mon studio à Lyon et travaillé avec le chanteur Shanti D et Bernard Pelmoine (ex clavier de Kaly) sur 2 autres tracks. J’avais 7 ou 8 ébauches de morceaux à proposer aux musiciens sur place.
Des tracks assez mélancoliques et assez ambiant plus un ou deux trucs dub hip hop et futur mali-tronica. A la kora Madou Diabaté, au n’goni Assaba Dramé, guitare Samba Diabaté, flûte Cheick Diallo, Lamine Tounkara au dumdum et Fodé Kouyaté à la batterie ! Ce sont les meilleurs musiciens dans le circuit actuellement, humbles, curieux, qui maitrisent le traditionnel et qui sont ouverts. Ils ont envie de travailler sur ce genre de projet : « tradi moderne  » comme ils disent …

Comment avez-vous fonctionné là-bas ? Quels problèmes avez-vous rencontrés ?
La plupart des prises ont été réalisées en direct, mais par exemple pour « Don’t let me down », Fatim et Samba ont répété durant quelques jours, puis Fatim est venu enregistrer une fois son texte préparé, pareil pour Cheick Sirima. Il n’y a eu aucun problème ! C’était tout en souplesse grâce à Manjul et Assaba !

Pourquoi avoir associé musique et dessins ? Comment construit-on un album de voyage musical ?
C’était un pari de ma part. Je ne voulais pas tomber dans le cliché du « projet solo » et avais envie de partager cette aventure de façon originale. Le fait de rencontrer Manu quelques temps auparavant m’a conforté dans l’idée de construire un projet transversal. On a capté chacun à notre manière et avec notre sensibilité ce voyage. On est désormais un duo ! C’était un voyage intense et exalté qui nous a marqués au fer rouge.

Mixatac, Egyptian Project, … les projets interculturels explosent : qu’en pensez-vous ?
C’est génial ! L’envie de découvrir, d’être dans l’apprentissage : apprendre des autres et souvent de soi-même.

Selon vous, avec Midnight Ravers, vous faites de l’art, ou de la politique ?
Pour moi tout est politique ! Faire ses courses pour se nourrir, c’est politique, non ?
La situation géographique et culturelle de ce projet n’est pas anodine. Parler de la France et de l’Afrique quand tout le monde met des œillères ce n’est pas pour rien non plus. Mais quoi de mieux que la peinture et la musique pour continuer le dialogue et s’évader librement ?

 

Emmanuel Prost

 

Présentez-vous, votre formation, votre parcours ?

Emmanuel Prost, je viens de Lyon, et j’ai étudié l’illustration quelques années à Cohl, depuis, je suis illustrateur indépendant, j’ai fait quelques carnets de voyage, sinon je fais de la fresque, du décor d’animation, tout ce que je peux en fait…

Comment avez-vous rejoint le projet Midnight Ravers ?

Je travaille régulièrement au Komplex Kapharnaum, à Vaulx, sur des spectacles. Or Dom et son groupe High Tone viennent répéter dans ces mêmes locaux. On se croisait donc régulièrement jusqu’à ce que Dom m’invite à le suivre un weekend où il jouait au Poulpe, avec Obf, Shanty D et Manu de Dub Addict. Là il voulait me faire faire des dessins, et je crois que l’idée avait déjà mûri pour lui de réitérer son expérience au Mali avec un dessinateur pour retranscrire une ambiance qui l’avait marqué et l’accompagner dans la construction visuelle de son album qui avait déjà ses premières bases musicales… Il m’a causé de Manjul, là-bas, il m’a montré quelques photos en studio, des jeunes qui jouent au foot dans une poussière rouge, des images évocatrices. Bien sûr, ça m’a tout de suite donné envie, musique, dessin, voyage, et Dom au milieu, c’est largement suffisant.

Que retenez-vous de votre voyage au Mali ?

La plongée en studio, l’émulation musicale des gars là-bas; la nonchalance doublée d’un professionnalisme impeccable les instruments et les sons, magiques pour moi, la lumière, la terre rouge, la poussière, les rires, la beauté partout … et bien sûr, un accueil très chaleureux et des gens ouverts et respectueux, le mélange des gens, des genres, des religions, le drapeau vert jaune rouge, les paysages aux mêmes couleurs …

Comment avez-vous fonctionné là-bas ? Quels problèmes avez-vous rencontrés ?

On partait le matin au studio, là on trouvait Manjul et Lion, peut-être déjà quelques musiciens, et de là ça s’enchaînait toute la journée, je dessinais pendant les prises de son, souvent seul avec l’artiste dans la cabine d’enregistrement, il s’agissait de dessiner vite des sessions qui se faisaient souvent en une seule prise, et il n’y avait pas trop droit au louper … donc je me laissais porter par les émotions et j’essayais d’assurer. Sinon, je traînais par là avec mes cahiers et j’essayais de dessiner tout ce que je pouvais, pour transmettre l’ambiance qui régnait dans la cour du stud. Le soir, on sortait quand on le pouvait pour retrouver les musiciens en live et les maquis ; les joueurs de studio de la journée dans des concerts le soir.Je n’ai pas le souvenir d’avoir eu de problèmes, si ce n’est qu’il est difficile d’être à la hauteur de la réalité avec un crayon et des couleurs.

Comment avez-vous abordé votre travail de dessin (choix des supports, matières, sujets) ?

C’est simple, je dessinais tout ce que je pouvais, en essayant de ne pas être trop intrusif. Vu qu’on baignait dans un milieu de musiciens, eh bien le choix était vite fait.. et c’est très agréable de dessiner des gens qui sont eux même dans leur truc.. ils t’oublient vite et tout le monde se sent bien … les supports, c’étaient des feuilles volantes et un carnet et le matériel de dessin rapide, encres, crayons, aquarelles … Une première partie s’est faite avec l’équipe en studio, et une autre s’est faite en ballade dehors, en prenant plus le temps, mais souvent en accompagnant des musiciens. Assaba Dramé, joueur de N goni m’a particulièrement ouvert ses connexions afin de rencontrer du monde, et le Soul Train band, qui répétait avec Manjul m’on aussi ouvert leurs portes.

Comment ici l’image et le son interagissent ?

J’ai souvent essayé de me laisser guider par le son dans mes dessins, mais surtout ils illustrent l’ambiance dans lequel a été enregistré l’album, et donne une idée de la vie autour du studio, du moins de quelques aspects.

Comment construit-on un album de voyage musical ?

En réunissant un musicien/ producteur, et un illustrateur, et en les faisant voyager. Il n’y plus qu’à espérer qu’ils rencontrent les bonnes personnes et qu’ils aient envie d’en parler. Et puis ensuite, il va falloir trouver un label, une distribution, des gens qui veulent bien mettre de l’énergie dans le projet, demandez à Dom comment on fait !

Aujourd’hui les projets artistiques interculturels explosent : qu’en pensez-vous ? Qu’est-ce que l’art peut apporter dans cette rencontre des êtres et des cultures ?

Bien sûr, c’est super si les gens se rencontrent et se mélangent, le monde est voué à ça, de toute façon. L’art, c’est naturellement quelque chose qui réunit tout le monde, on est tous sensible à la musique, aux images, aux émotions, c’est donc un bon prétexte pour rencontrer l’autre, et s’enrichir mutuellement. Ici le dessin a permis une touche de recul et des bonnes rigolades qui ont bien aidé à mieux s’intégrer…

 

Un immense merci à Dom et Manu pour leur temps et leurs réponses ainsi qu’à Seb et Ben de Du bruit au balcon qui nous ont mis ce beau projet entre les pattes.

 

Et plus si affinités

https://www.facebook.com/pages/Midnight-Ravers/506985322663441