Rameau, maître à danser : de la théorie à la pratique

Nicolas Villodre et Nicole Gabriel

En ce mois de novembre, la Cité de la Musique a programmé deux œuvres tardives de Jean-Philippe Rameau, restituées par les Arts Florissants sous la houlette ou, plus exactement, la baguette de William Christie : Daphnis et Eglé (1753) et La Naissance d’Osiris (1754). Qu’il nous soit permis de donner ici nos impressions.

Daphnis, associé à Eglé et non à Chloé, comme dans la pastorale la plus connue de Longus, est au départ un livret de Charles Collé, un auteur de poèmes, de chansons égrillardes, patriotiques, de parades, de pièces théâtrales recueillies dans Le Théâtre des boulevards (1756) ainsi que d’œuvres plus ambitieuses. L’auteur d’Hippolyte et Aricie (1733) et des Indes galantes (1735) propose ici des airs empreints de cet opera buffa qu’il a tant critiqué. Ce bref opus se présente sous la forme d’une comédie-ballet faisant la part belle à la danse, au détriment du chant, d’après le librettiste. Le sujet de cet acte sans action est éternel, c’est celui de la confusion des sentiments : les deux protagonistes, pensant n’être qu’amis, aiguillés et aiguillonnés par Cupidon, ont la révélation de leur amour…

Cette mise en bouche bucolique est traitée à la manière de la commedia dell’arte. Le décor est réduit à quelques objets et à un rideau tendu par deux artistes et les changements se font à vue. L’orchestre et son chef, placés en fond de scène sont sobrement vêtus de noir, en tenue contemporaine, tandis que chanteurs et danseurs portent des tenues campagnardes calquées sur celles du XVIIIe siècle. Ce qui rassure un de nos voisins qui déclare à l’entracte : « Pour une fois, il y a des costumes un peu d’époque ! ». On retrouvera d’ailleurs ce parti pris de mise en scène, de scénographie et d’habillage en seconde partie de soirée, ce qui donne une unité à l’ensemble.

Rameau

Au premier rang du balcon, nous n’avons pu être sensibles à l’énonciation de cette charmante allégorie. D’une part, le jeu orchestral manquait, selon nous, d’ampleur. De l’autre, certains solistes se sont contentés, en tout cas ce soir-là, du minimum syndical vocal. Cela n’a été le cas ni d’Elodie Fonnard, qui a tenu avec brio le rôle féminin titre ainsi que ses engagements, ni du chœur qui est parvenu, en plusieurs endroits, à nous émouvoir. Les danses conçues par Françoise Denieau se présentent sous forme de duos, de pas de quatre ou de pas de plus. Elles sont efficaces et marquent le passage du baroque au classique sans s’écarter de l’esprit de Francine Lancelot dont elle reçut l’enseignement. Dans cette transition « préclassique », on n’hésite pas à décliner musettes, sarabandes, gavottes, passepieds, gigues, menuets et autres contredanses.

Après l’entracte, ont commencé les choses sérieuses. Les Arts Florissants dans leur ensemble, chanteurs et instrumentistes confondus, ont hissé le niveau sonore et La Naissance d’Osiris  a été plus et mieux valorisée. Tous et chacun se sont donnés avec intensité et générosité, si bien qu’une œuvre de commande destinée à célébrer la venue au monde du futur Louis XVI, composée sur un livret de Louis de Cahusac (qui n’a a priori aucun lien avec l’affaire du même nom), a pris une densité opératique. A la fois mythologique et champêtre, le sujet traite de bergers apprenant de Jupiter la naissance d’un héros. Les solistes nous ont convaincus et même séduits, notamment Magali Léger dans le rôle de Pamilie. Les puissantes voix de basse ont commué les vestiges de pastourelle idyllique en un récit fantastique.

Les Arts Flo-26

Dès lors, l’œuvre a recouvré cette grandeur caractéristique du style de Rameau. Les musiciens (violonistes, flûtistes, joueurs de hautbois, contrebassiste, violoncellistes, claveciniste, percussionniste, etc.) s’en sont donnés à cœur joie, renforcés par rien de moins que trois musettes et un tambourin. Le passage obligé de la tempête a pris une résonance bruitiste, au sens futuriste du terme. Les danses sont extrêmement variées, qui vont du pas de huit à la variation masculine, en passant par un trio de Grâces vêtues de robes plissées virginales. La chorégraphie développe et juxtapose nombre de structures géométriques : carrés et losanges, lignes droites, formes rayonnantes. Les mouvements d’ensemble sont aussi nets et précis que possible, compte tenu du temps insuffisant imparti aux répétitions – question qui restera posée tant qu’il n’y aura pas en France de troupe permanente uniquement dédiée à la « belle danse ».

Ce qui est plaisant, visuellement parlant (Les Arts Florissants assurant parfaitement la partie musicale), c’est que la chorégraphe ne s’est pas limitée à régler les parties destinées aux danseurs professionnels, mais qu’elle a étendu le concept de danse à tous les intervenants se trouvant sous les sunlights, aussi bien les chanteurs que le joueur de musette qui a donné un subtil solo en arpentant la scène, ayant revêtu pour l’occasion un costume d’époque. Le moindre geste, le moindre déplacement de chacun de ces artistes a été pensé en termes de pantomime, en termes de spectacle dansé.

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Et plus si affinités

www.artsflorissants.com/

http://www.citedelamusique.fr/francais/evenement.aspx?id=14038

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