Qyrk Qyz – Les Quarante guerrières des steppes

© Nicolas Villodre

En cette fin de mois de mai, le théâtre Claude Lévi-Strauss du Musée du quai Branly conviait son public à un spectacle musical qui l’a emmené jusque dans les steppes d’Asie centrale. La vidéaste ouzbek Saodat Ismaïlova, formée à Tourcoing, à l’École du Fresnoy, lui a ainsi fait découvrir une épopée dont les premières versions remontent au VIe siècle avant notre ère : Qyrk Qyz, qui signifie Quarante jeunes filles. Elle célèbre une adolescente de seize ans, la belle Gulaim qui, voyant son pays menacé par l’envahisseur de l’est – le récit mentionne les « Kalmouks qui grimacent comme des loups » –, refuse de se marier et incite quarante compagnes à « déterrer les flèches », à s’armer de sabres et à enfourcher leur destrier au lieu de se plier au joug de l’ennemi. Ces amazones de l’époque préislamique ont, dit-on, établi une loi de justice et de compassion.

On voit le parti que pouvait tirer de ce sujet une jeune artiste issue de l’ancienne République soviétique, surtout à un moment où la cause féminine reprend du poil de la bête à l’échelle planétaire. Le beau film d’Aminatou Echard, Djamilia, projeté il y a quelques semaines au Cinéma du réel, présentait une galerie de portraits de femmes kirghizes qui subissent le contrecoup du réveil religieux chez elles et pâtissent du retour de la loi patriarcale la plus dure (mariages forcés, violences familiales, réclusion au foyer, etc.), faisant partager aux spectateurs une prise de conscience vibrante. Le propos de Saodat Ismaïlova est tout autre. Il ne s’agit pas de conforter les luttes féministes actuelles en ressuscitant la figure charismatique d’un mythique matriarcat, mais bien de proposer au plus large public occidental un beau voyage à travers l’espace et le temps, les couleurs et les sons.

D’où, sans doute, le choix d’une production ambitieuse en ce qui concerne les moyens engagés. Le mur du fond de scène est occupé par un écran géant où passent, en haute définition, des prises de vue splendides (assurées par Carlos Casas) d’une terre aride, rocailleuse, battue par les vents, berceau historique de la légende qui nous est contée. De belles jeunes filles apparaissent dans ces vastes paysages suivant les quatre périodes qui composent le récit, autant d’éléments de la religion zoroastrienne : la terre, l’air, l’eau et le feu. Quelques vestiges captés sous tous les angles occupent le mur du fond, faisant office de décor. Ce sont les ruines de la citadelle de Qyr Qyz où les guerrières se seraient jadis retranchées. L’écran affiche en français la traduction des chants et des poèmes qui sont récités ou chantés sur scène.

Huit interprètes (huit fois cinq font quarante !) psalmodient, murmurent ou clament avec énergie les stances du poème fondateur. Elles s’accompagnent d’instruments traditionnels : de vièles à deux ou trois cordes, de tambourins, d’assiettes utilisées comme des crotales, d’une oblongue guimbarde, de cithares, d’un ocarina… Les textes, récités en plusieurs langues régionales, sont beaux à entendre, indépendamment de leur message. Les mélodies, tantôt aigrelettes, tantôt plus amples sont parfois exécutées en chœur, laissant parfois affleurer des effets de diaphonie. Leur rythme rappelle de temps à autre celui de la cavalcade. Côté cour, un homme se tiendra derrière ses pupitres, ses batteries percussives, son vibra et xylophone jusqu’aux saluts. Il introduit, surtout au finale, des sonorités électro et des boucles techno, tirant l’harmonie d’ensemble vers la « fusion » musicale. La bande-son de la pièce est l’œuvre du compositeur Dimitri Yanov-Yanovski qui, depuis de longues années, mêle sources centrasiatiques aux musiques contemporaines.

Il va de soi que les tenants d’un mode de représentation ethnographique pourront se sentir frustrés. Nous avons trouvé, pour notre part, que le spectacle est un régal pour les oreilles comme pour les yeux. La scénographie minimaliste utilise, comme une lente chorégraphie, les déplacements des interprètes sur le plateau, empile les kurpachas, de souples matelas propres aux peuples nomades ou appelés à voyager, recouverts de soieries aux couleurs vives. La collection d’instruments de musique anciens a en elle-même un intérêt musicologique et esthétique. Les costumes, version haute couture, de l’habillement traditionnel, sobres et sombres, agrémentés de passementerie d’argent, sont d’une élégance indiscutable.

Et plus si affinités

http://www.quaibranly.fr/fr/expositions-evenements/au-musee/spectacles-fetes-et-evenements/spectacles/details-de-levenement/e/qyrq-qyz-et-les-quarante-jeunes-filles-37618/

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