Marseille 2013 : regards sur la capitale européenne de la culture

crédits image : Clara Fays

On ne peut pas exactement dire que Marseille-Provence 2013 mette tout le monde d’accord. Le titre, créé en 1985, se fixe entre autres pour objectifs de mettre en valeur la richesse et la diversité des cultures européennes, de renforcer l’identité européenne et les liens entre ses habitants : il s’agit surtout pour une ville d’accroître son attrait touristique et commercial. Pour Marseille, cette volonté se manifeste par la mise en place d’un discours « euro-méditerranéen » qui va piocher dans les origines grecques de la ville l’identité européenne demandée pour l’attribution du titre. Mettre la Grèce au coeur d’un projet culturel marseillais, c’est déjà une pirouette qui semble vouloir esquiver l’histoire de la ville, qui est pour commencer une histoire d’immigration. Un discours euro-méditerranéen qui prend pour socle la Grèce antique a ceci d’un vernis d’unité qui voudrait venir lisser la diversité culturelle : le vrai trésor des marseillais, de façon très naïve, c’est avant tout eux-mêmes, les habitants, les rues où d’un croisement à un autre on navigue dans différents univers ; trésor d’une ville où un coin de rue nous surprend, non pas par sa théâtralité mais parce qu’il est habité.

Crédits image : La vieille Charité

Mais finalement, il y a des choses qui percent derrière le tank idéologique, comme cette exposition Koudelka qui arrive à se faufiler entre les grosses pattes du discours qui l’accompagne. Le photographe de Magnum parvient à distiller un regard qui zigzague entre les ruines, à la recherche d’une image qui se défait de la rigidité musculaire de notre oeil face aux ruines greco-romaines. Comme s’il y avait encore une image qui pouvait exister, se secouer derrière la rémanence d’une carte postale. Josef Koudelka semble interdit devant Rome et parvient à creuser avec effort quelque chose entre deux rangées de colonnes, comme avec douleur, à la recherche d’autre chose. En extrayant les temples grecs qui sont comme enfouis sous leur propre image : le photographe trouve cet espace où insérer son regard et lui rendre sa souplesse. De ces colonnes qui sont comme les habitants uniformes de la Méditerranéen – un rêve d’unité qui n’est que tympans fracassés sur le sol et dalles fissurées – on découvre l’image de pièces de machines, fabriqués en série : la pierre est soudain comme rouillée.

crédits image : Josef Koudelka

La recherche, avec ce quelque chose de pictorialiste, se fait l’exploration des possibilités de la photographie, dans une lutte à bras le corps avec l’image qui s’achève en micro-récits : celle du marcheur qui se raconte l’histoire de la ruine, l’histoire de la roche qui a glissé, de la tête sans corps d’une statue qui s’est effondrée. Finalement, l’exposition apparaît comme le journal intime d’un voyage bien moins anecdotique que son énoncé cartographique : aspect qui prend toute sa force dans le diaporama proposé à la fin de l’exposition : où toutes les images se mélangent, perdant leur exemplarité au profit d’une sensation de la mer sous chaque pierre, des pas du photographe autour de la Méditerranée et du vent qui arrive à s’insinuer dans ces photographies d’une absence.

crédits image : Clara Fays


Se livre donc sur l’immense territoire de la capitale de la grue l’éternelle lutte entre l’art et la culture : l’art comme possibilité, comme brèche dans la ville, dans ce que des politiques urbaines et culturelles peuvent avoir d’inhumaines. L’art non pas comme objet de culte mais comme façon d’habiter le monde, et avant tout sa rue. Quand il décide d’habiller un tunnel de panneaux pour le rendre moins glauque, Frédéric Clavère semble trouver ce type de brèches  proposant une autre vision de ce que l’art peut accomplir : loin des musées et des hôtels qui leur sont attenants. En impliquant les habitants dans cet habillage à l’imagerie saturée de références (d’Underground Resistance à Sons of Anarchy), l’artiste fait déborder la Friche Belle-de-Mai de ses murs d’enceintes. L’ancienne manufacture de tabac incarne cette vision de ce qu’un espace culturel doit accomplir dans la ville. Lieu de création avant tout, le lieu cherche à s’ouvrir à son quartier, La-belle-de-Mai, considéré comme le plus pauvre de France, par une série de services proposés à ses habitants, mais aussi en accueillant une initiative comme Pensons le matin, espace de réflexion réunissant chercheurs, artistes et citoyens pour penser les enjeux urbains et culturels d’une ville aussi unique que Marseille.

crédits images : Maud Chavaillon, Frédéric Clavère et Sylvie Réno

La Friche héberge également Le Dernier Cri, sorte de laboratoire au croisement de l’édition, du graphisme et de la bande-dessinée. De son sous-titre Vomir des yeux, qu’il porte à merveille, Le Dernier Cri a cet esprit de subversion capable de nous redonner du souffle. La production variée qu’on peut y voir a l’audace de ne pas se laisser contempler ; elle saccage notre culture visuelle comestible avec une sauvagerie rimbaldienne : « j’ai assis la beauté sur mes genoux – et je l’ai trouvé amère – et je l’ai injuriée ». C’est le véritable petit joyau de La Friche, qu’on préférera à l’exposition Ici et ailleurs, laquelle, organisée directement par MP-2013, peine à avoir véritablement quelque chose d’intéressant à dire.

Crédits image : La Friche Belle de Mai

C’est là que Marseille-Provence a tout de même quelque chose à proposer, puisqu’elle permet certaines choses, comme l’agrandissement de La Friche, les financements de divers projets comme l’Hôtel du Nord (coopérative d’habitant située dans les tristement célèbres quartiers nord, proposant des chambres chez l’habitant dans le but de revaloriser un quartier qui souffre trop souvent de sa réputation) et le GR 2013 (parcours de randonnée permettant de découvrir la richesse du territoire de la ville). De sa situation compliquée, le titre de capitale de la culture permet à la ville de développer des projets véritablement intelligents et attentifs aux questions que le discours « euro-méditerranéen » semble plutôt vouloir enfouir. Alors oui, le réseau de transport est toujours aussi lamentable (le prix en a même augmenté pour l’occasion), posant à cet égard la question de l’accessibilité du programme de la manifestation, laquelle semble parfois conçus pour remplir les chambres d’hôtel, les manifestations les plus exposées ont beau soutenir une idéologie à l’arrière-goût un peu amer ; il se passe quelque chose. Et nombreux saisissent l’occasion pour s’exprimer et agir, jusqu’aux murs de cette ville qui rêve, lesquels parlent à notre passage, et de mauvais slogans en aphorismes, ont aussi quelque chose à dire.

Nous tenons à remercier la Friche ( en particulier Odile Thiery) et La Vieille Charité pour leur accueil chaleureux.

Et plus si affinités.

L’excellent blog de Pensons le matin

Le site de la Friche Belle de Mai

Le tumblr dédié au Tunnel aux mille signes

Vomir des yeux

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