Machin la Hernie- Sony Labou Tansi et Jean-Paul Delore : éjaculation divine

Dernière création, et pas des moindres, présentée lors des Traversées Africaines au Tarmac, Machin la Hernie, résonne bien plus qu’un uppercut.

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Au départ de cette incroyable entreprise, il y a le texte de Sony Labou Tansi. Cet écrivain congolais né en 1947 à Kinshasa et mort en 1995 de l’autre côté du fleuve Congo, à Brazzaville, fut le chef de file d’une nouvelle génération d’auteurs africains. Il s’est illustré dans différents genres littéraires, le roman, la poésie, la nouvelle, le théâtre (il a d’ailleurs mis en scène la plupart de ses pièces). Novatrice et subversive, son écriture est prolifique et non-conformiste. Il met en lumière la vacuité, l’ingérence, le cynisme et bien d’autres choses encore de ceux qui nous gouvernent. Il est le témoin d’un monde qui perd la raison. L’écriture devient acte de rébellion, de résistance, pour ne pas plier l’échine. Les courbures sont une danse et non l’expression de l’abnégation, de la négation d’un être humain pour un autre. Texte d’abord publié dans une version courte et nommé L’État honteux, Machin la Hernie prend toute son essence en 2005, grâce aux Éditions Revue Noire.

C’est de ce texte que s’empare le metteur en scène, auteur et comédien Jean-Paul Delore. Et c’est accompagné du guitariste Alexandre Meyer et du comédien, auteur et lui aussi metteur en scène congolais Dieudonné Niangouna, qu’il se lance dans cette folle mission de monter ce roman fleuve. Dès les premiers pas dans le hall du Tarmac, on perçoit l’intranquillité dans laquelle vont nous projeter les artistes. En effet, une sono mal réglée (comme celles que l’on peut entendre parfois lors d’événements en Afrique) déverse des bribes de paroles mêlées à quelques notes musicales. C’est fort, ça grésille, l’agacement pointe son nez. Nous ne sommes pas là pour être bercés. Pendant ce temps de graves exactions se passent au Congo suite aux élections présidentielles, sans que la communauté internationale ne s’en inquiète. Trop d’intérêts s’y jouent sans doute pour que celle-ci réagisse. Incroyable et triste écho à l’actualité, Machin la Hernie envoie un premier uppercut.

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Sur le plateau des riffs de guitare accueillent le public. Pendant qu’il s’installe, le guitariste Alexandre Meyer poursuit ses improvisations faisant de temps à autre monter la tension, personne ne semble réagir à ce qui peut devenir assourdissant. Les discussions continuent. Le brouhaha prend parfois le dessus. Mais les voix se taisent lorsque Dieudonné Niangouna derrière le public, fait entendre la sienne. « Je vais vous raconter l’histoire de mon colonel Martillimi Lopez fils de Maman Nationale, vous allez rire mais oui vous allez rire, parce que feu mon colonel Martillimi Lopez a fait rire l’Afrique et le monde entier… ». La couleur est donnée. L’éructation peut commencer. L’histoire est celle d’un dictateur qui traverse gloire et renversement. Un dictateur d’hier, d’aujourd’hui, de demain. Un dictateur du Congo peut-être, d’ailleurs sûrement.

Pendant une heure trente, Dieudonné Niangouna se jette corps et âme dans ces mots, dans ce texte chair qu’il fait sien. Il est ce dictateur, ses sous-fifres, ses femmes, les courbettes des uns, les galipettes des autres, les velléités de l’entourage malveillant, c’est selon. Il porte ce texte comme aucun autre ne pourrait peut-être le porter. La langue de Sony Labou Tansi ressemble fortement à la sienne, à son écriture, pourtant ce sont les mots de son aîné qu’il crache, exulte. Il est ce colonel perché, parfois à la limite de la transe ou de la folie à en voir ses yeux brillants, grands ouverts tournés vers ses sujets et autres déshumanisés à sa botte. Le discours est limpide, ponctué de silences. Aucune baisse de régime. A l’image d’un marathonien Dieudonné Niangouna traverse le texte et sa densité, avec détermination, énergie et sueur. Jugulant l’impatience, accumulant colère et énergie de la colère, le colonel est sur le qui vive.

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Tout est question de maîtrise. S’entourer des bonnes personnes, veiller à ne jamais avoir le dos tourné. Balles et couteaux peuvent se retourner à tout moment. Maintenir son peuple dans la médiocrité, l’ignorance, garder sa hernie en quelque sorte. Cette excroissance de chair donnant l’absolution à tout acte. Comme s’il fallait encore prouver que sexualité et pouvoir vont de pair. Le colonel Martillimi s’accroche à sa hernie comme à une bitte d’amarrage. Elle est son seul ancrage dans cette tyrannie qui l’envoie en l’air, au septième ciel. Dieudonné Niangouna garde le cap. A aucun moment il ne faiblit. Il maintient la tension, accompagné par moments des répétitions et pulsions musicales d’Alexandre Meyer. Son corps tourne en rond, piétine, se tend, se fige déversant à la face du monde l’éjaculat féroce. La langue de Sony Labou Tansi crue, imagée, musicale, est une matière explosive convoquant sensations, émotions et réflexions. Pour qui arrive à se laisser emporter par cette folie créatrice, le voyage n’est pas de tout repos, mais devient indispensable au regard de notre monde.

Avec Machin la Hernie, Jean-Paul Delore, Alexandre Meyer et Dieudonné Niangouna, dont il faut saluer l’incroyable performance, posent ici un acte artistique et politique fort auquel, on peut l’imaginer, Sony Labou Tansi ne serait pas insensible. En sortant de la salle, la soif se fait ressentir. C’est avec lui, avec eux que s’est couru ce marathon. C’est grâce à lui, grâce à eux que nos yeux ont soif d’ouverture, de vigilance aux choses de notre monde.

Et plus si affinités

Pour en savoir plus sur Machin la hernie consultez le site du Tarmac :

http://www.letarmac.fr/la-saison/spectacles/p_s-machin-la-hernie/spectacle-95/

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