Lucrèce Borgia : cette pureté d’être mère qui rachète toutes les fautes

LUCRECE BORGIA (Denis PODALYDES) 2014

A l’orée des années 1830, Kean et sa troupe débarquent en France pour une tournée fracassante. En contemplant le grand acteur britannique jouer les classiques de Shakespeare, la jeune et fougueuse garde romantique française se pâme. C’en est fini des codes de la tragédie classique racinienne : vive le drame romantique, tel que le définit Hugo dans sa « Préface » de Cromwell, tel qu’il le décline dans ses pièces ainsi que ses camarades Dumas et Musset. Dans ce théâtre secoué des violents spasmes de la passion, on tue, on trahit, on rêve, on aime avec une constance assumée dans la démesure et le désir ardent de trouver sa voie, sa rédemption.

Hernani, Ruy Blas, Marion Delorme, Angelo tyran de Padoue, Le Roi s’amuse … dans un Paris voué aux plaisirs, écrire pour le théâtre est une activité reconnue, un juteux marché, et un enjeu perpétuel. Des meurtres, de l’Histoire, des décors, du jeu, des péripéties, du suspens, des émotions fortes … le public en redemande et Victor Hugo fournit avec des hauts et des bas, s’attirant les foudres de la censure quand il évoque de trop près les affres du pouvoir. C’est que nous sommes en pleine Restauration et la Monarchie revenue péniblement d’exil après la Révolution et l’Empire n’entend pas laisser la parole aux agitateurs, aussi talentueux soient-ils.

LUCRECE BORGIA -

C’est dans ce climat que Lucrèce Borgia voit le jour. L’auteur des Orientales se convertit ici à la prose pour raconter la fin de cette femme honnie, criminelle et incestueuse, avide de racheter ses fautes dans la sauvegarde d’un fils dont elle ne peut avouer l’existence. Autant vous dire que ça finit mal, très mal, dans le sang, le poison, la vengeance, … et après deux heures ininterrompues de surprises, de complots, de rebondissements et de tirades tempétueuses typiques de l’esprit romantique.

« Je suis une force qui va » disait Hernani, happé par son destin ? Lucrèce elle aussi, et elle va bon train, ma foi, à essayer de préserver son gamin chéri qui ignore tout de cette génitrice qu’il adore, mais qui déteste la Borgia à hauteur de sa très mauvaise réputation. Cela n’aide guère à la communication, d’autant plus que notre héroïne, si elle est désireuse de bien faire, a néanmoins beaucoup de mal à se débarrasser des automatismes inculqués par son encombrate famille. Vice, destruction, orgueil, honneur : un patrimoine génétique lourd à gérer et qui va entraîner la catastrophe.

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Le rôle est complexe, passe par tout le spectre des émotions, des affects, des réactions, colère noire, peur, angoisse, vanité, chagrin, supplication … il est d’autant plus délicat que les autres personnages sont tout aussi nuancés, avec des écarts de comportement très brutaux. L’ensemble nécessite des acteurs chevronnés qui savent y faire pour passer du grotesque au sublime en une intonation de voix, un geste, un regard, sans tomber dans le ridicule. C’est tout le prix de la mise en scène que Denis Podalydès a orchestrée pour la Comédie Française, avec en son cœur le très impressionnant Guillaume Gallienne qui endosse la noire robe de Lucrèce.

En cela, Podalydès rend hommage au théâtre shakespearien, dont les figures féminines étaient incarnées par des hommes ; allant plus loin dans l’hommage, il propose le rôle du jeune et impétueux Gennaro à Suliane Brahim, fine, nerveuse et torturée comme la Viola/Césario de La Nuit des Rois. L’effet est déroutant de prime abord, dans ce décor sombre, funèbre presque où les couleurs sont bannies, hormis le rouge du sang apposé par touches sur le noir de la cruauté. Mais très vite chacun trouve sa place dans ce ballet de mort où la vie et l’amour ne trouvent jamais leur chemin.

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De main de maître, Gallienne apporte à son héroïne une ambivalence savoureuse qui exulte dans la scène d’affrontement entre la duchesse et son époux détesté le duc de Ferrare, épris à la folie de cette femme qui le méprise et l’écrase. C’est Thierry Hancisse qui prête son talent au malheureux duc, réduit aux pires violences par frustration. Durant ce passage, les murs tremblent car c’est un combat d’égal à égal qui se déroule sous nos yeux, frémissant, inquiétant, cocasse une seconde pour horrifier l’instant d’après : poison, épée, les menaces sont partout dans ce piège d’une cruauté totale. Les ressorts sont énormes, grandiloquents, … mais on se laisse prendre comme dans un excellent polar.

C’est que la troupe fait corps, et nous emporte dans le sillage de cette folie à l’œuvre, avec en boucle les échos des opéras de Verdi tels qu’ils furent inspirés par Hugo et Shakespeare, reflétant en accents d’une terrible mélancolie les affres de cœurs souffrants dans leurs contradictions. « Excessif » n’est pas un terme galvaudé, « jouissif » non plus. Car c’est l’histoire d’une filiation théâtrale qui se déroule sous nos yeux tandis que Lucrèce lutte pied à pied pour conserver cette ultime étincelle d’humanité, cette pureté d’être mère qui rachète toutes les fautes.

Et plus si affinités

http://www.comedie-francaise.fr/spectacle-comedie-francaise.php?spid=1412&id=516

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