Les Sœurs Quispe : de la mémoire au mythe

Des visages durs, burinés par le soleil et le vent, des regards apeurés et farouches, rêveurs et interrogatifs, des gestes répétitifs et laborieux, lourds d’une culture séculaire, une féminité brute et hiératique, porteuse des secrets ancestraux et des violences séculaires : ainsi les sœurs Quispe s’imposent à nous, dés les premières images du film de Sebastian Sepulveda.

Dans un paysage de montagnes, majestueuses et écrasantes à la fois, où règne seul le bruit du vent, le froid des altitudes andines et le soleil brûlant, le réalisateur chilien trace le portrait de ces bergères devenues héroïnes nationales au temps de Pinochet. Isolées et vieillissantes, renfermées sur leur fratrie comme dans un bastion, elles incarneront une résistance à la fois passive, spectaculaire et noble : ces trois figures d’un autre temps ont marqué les esprits de leurs contemporains au fer rouge par leur choix, fatal et sublime à la fois.

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De ce choix nous ne verrons pas l’exécution, uniquement le spectacle final, inspiré à l’identique des photos d’alors, mais débarrassé du voyeurisme journalistique pour diffuser la grandeur et la cohérence de ce geste fatal, pensé pour la recomposition d’un univers perturbé. Un défi autant qu’un hommage : au Chili les sœurs Quispe imposent le respect autant que la crainte. Jusqu’ici seul un documentaire leur a été consacré. Pourtant leur histoire pose encore de multiples questions métaphysiques et humaines que Sepulveda, très marqué par ce fait divers, a voulu poser.

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C’est ici le choix esthétique du réalisateur que de travailler sur les ressorts de cette tragédie dont on ignore les différentes étapes. En effet à ce jour, personne ne sait exactement ce qui s’est vraiment passé dans ces solitudes, ce qui doucement a conduit ces trois femmes, coupées de tout, au geste ultime, terrible. Et Sepulvéda de s’atteler à reconstruire la lente démarche, précis et tendre à la fois, dans une œuvre ritualisée d’une beauté sidérante, qui n’accepte aucune concession scénaristique ou stylistique.

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Paysages superbes, portraits immobiles et silencieux, les dialogues ici sont rares, écriture blanche à la Camus qui souligne le retrait des trois personnages. Pas de musique non plus sinon celle d’une nature sauvage et hostile, menacée et menaçante. Pas de personnages extérieurs hormis deux hommes d’origines différentes, des voyageurs, des messagers, qui passent. Un huis-clos donc dans un univers vierge, mythique, âpre, où ces trois fermières, frappées par le deuil de leur quatrième sœur, vivent avec son fantôme, au milieu de leur troupeau, à la frontière avec les dieux et les esprits.

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Sepulveda les représente comme des forces tutélaires, survivantes des temps reculés, porteuses d’une tradition vouée à l’oubli, qui rappellent les Parques ou les sorcières de Macbeth, Les Bonnes de Genêt. Peu de dialogues, de longs silences, des regards appuyés, des profils impénétrables avons-nous dit : les actrices ont vécu ce tournage dans leur chair, physiquement impactées par ce processus cathartique, vibrantes Catalina Saavedra et Francisca Gavilán, menées par l’interprète de l’aînée, Dina Quispe, nièce des véritables sœurs, et l’une des rares à pouvoir témoigner de leur vécu et de leur tragédie.

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Cette présence apporte au film sa fonction : la passation d’une mémoire, mémoire des êtres, des actions et des volontés, mémoire d’un temps et d’un monde révolu. Il est de fait apologue, il est fable, il est mythe.

Merci à Sebastian Sepulveda pour ses explications.

Et plus si affinités

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